La Coupe du Monde 1938: Polémiques et climat de guerre
Dernière actualisation : 5 octobre 2025
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Contexte
1938, c'est l'année de tous les paradoxes. Une paix plus que fragile est installée dans la plupart de l'Europe, mais pas en Espagne, où la Guerre civile fait rage. Dans la plupart des pays d'Europe on fait semblant que tout va bien, alors que l'Allemagne nazie commence à bouger de manière agressive. En mars de la même année l'Autriche subit une annexion douloureuse, nommée l'Anschluss, ce qui aura pour conséquence, pour rester dans notre sujet, le démantèlement du Wünderteam, qui partait pourtant comme l'un des favoris.
Les États-Unis continuent de s'isoler politiquement tandis que le Japon a déjà entrepris d'étendre son empire plus loin que l'archipel base. Mussolini et Hitler se sont rapprochés, bien qu'ils ne soient pas de bons amis. En effet, les déclaration du dirigeant italien à propos de son homologue allemand ne sont pas totalement dirigées (nb: il l'avait traité de pervers sexuel) mais les deux savent que l'autre peut se révéler être un précieux allié.
Le monde a peur, et l'espoir, bien que déjà faible, que cette Coupe du Monde puisse un temps soit peu apaiser les tensions commence à définitivement s'évanouir. De toutes façon, si vous avez attentivement écouté en cours d'Histoire, vous savez vers où on se dirige. C'est la dernière année avant que la guerre qui mettra à feu et à sang d'abord l'Europe, puis le monde entier, ne se déclare. Le monde repose sur une poudrière qui ne demande qu'à prendre feu, et organiser cette manifestation sportive se révèle une entreprise risquée.
L'assignation polémique
Les qualifications toujours aussi bordéliques
La compétition
Pronti, via, comme on dirait en Italie, qui va annoncer la couleur lors de son premier match. 15 équipes suite au forfait Autrichien, un seul vainqueur. L'arbre du tournoi prévoit donc un bye pour l'adversaire de l'Autriche, et c'est la Suède qui en profite. Le match devait d'ailleurs se dérouler à Lyon, et c'était l'unique match de programmé au Gerland, ce qui fait que la ville fut privée de compétition.
C'est la Suisse qui ouvre les débats en affrontant l'Allemagne au Parc des Princes le 4 juin à 18h00. Le match se termine 1-1 après les prolongations suite au Gauchel pour les Allemands et Ableggen pour les Hélvètes, les allemands étant même réduits à dix pendant ces prolongations. Les séances de tirs au buts n'ayant pas encore été instaurées, l'arbitre John Langénus, que j'ai présenté dans mon blog sur le mondial 1930, indique que ce match devra être rejoué. Le 5 juin voit le reste des matchs se dérouler. À Reims, la Hongrie étrille 6-0 les Indes orientales tandis qu'à Toulouse un second match devant être rejoué se décide. En effet, Cuba et Roumanie se livrent une belle bataille qui se termine 3-3 après deux buts dans les prolongations, un à la 103' pour Cuba et l'égalisation roumaine ayant lieu deux minutes plus tard. La France se débarrasse de la Belgique à Colombes, futur stade de la finale, tandis que l'Italie fatigue au Vélodrome de Marseille face aux outsiders norvégiens. Pragmatique, elle parvient à prendre l'avantage très tôt dans le match mais ne parvient pas à enchaîner, ce qui laisse l'espace à une égalisation scandinave à sept minutes de la fin. Dans les prolongations, Silvio Piola, le meilleur buteur de l'histoire de la Serie A encore aujourd'hui, envoie les italiens en quarts. La Tchécoslovaquie, vice-championne en titre, termine son match face aux Pays-Bas sur un 0-0 dans le temps règlementaire, avant de marquer trois buts en prolongation, terminant le match sur le 3-0.
Mais si vous vouliez du spectacle, il fallait se rendre au Stade de la Meinau de Strasbourg pour l'affrontement de la Pologne et du Brésil. C'est pour beaucoup d'experts le premier grand classique de l'histoire de la Coupe du Monde. C'est l'avènement de deux stars côté brésilien: le défenseur Domingos de Guia et, surtout, le "Diamant noir", Leônidas. Pour beaucoup, la première grande star du football brésilien, bien avant Pelé ou Zizinho. Il serait le premier à populariser le retourné acrobatique, certains disent même qu'il l'a inventée, bien que ce fait soit très discuté. Mais ce qui est certains, c'est qu'il devint la coqueluche des spectateurs lors de ce match contre la Pologne, qui se termina sur le score lunaire de 6-5 après prolongations. Leônidas à la 18', puis pénalty de Scherfke cinq minutes plus tard pour égaliser. Romeu et Péracio envoie le Brésil sur le 3-1 à la pause. Puis entre en scène la deuxième star du match, Ernest Wilimowski, un super joueur d'origine allemande à l'histoire aussi incroyable que controversée, qui marque deux buts pour égaliser, les brésiliens semblant galérer sur la pelouse humide strasbourgeoise (il avait plu avant le match). Péracio pour le 4-3. Wilimowski pour le 4-4 et son triplé personnel. Dans les prolongations, Leônidas marque deux buts. Cependant, le premier de ces deux buts aurait dû être annulé puisqu'il perdit sa chaussure gauche lors du tir. Le Brésil jouait avec des chaussettes noires, et celles de Leônidas se confondirent avec sa peau en plus de se confondre avec la boue du terrain, ce qui induisit l'arbitre en erreur, selon la presse. Triplé pour Leônidas, mais quadruplé pour Wilimowski qui aura offert une petite frayeur aux brésiliens à deux minutes du termes. Le Brésil passe quand même le tour au final.
Mais ce n'est pas tout, car le 9 juin, les deux matchs à rejouer ont lieu, avec la Suisse qui envoie l'Allemagne à la maison sur le score de 4-2 et Cuba qui élimine la Roumanie sur le score de 2-1. Ces deux équipes doivent dès lors affronter les quarts de finale avec deux matchs dans les jambes et cela va se ressentir. La Suisse va s'incliner 2-0 à Lille face à la machine hongroise qui semble bien trop huilée pour s'arrêter en quart. Cuba, quant à elle, avec deux matchs dans les jambes, doit affronter la Suède, complètement reposée après son bye du premier tour, et le score est sans appel: 8-0. La France, de son côté, entre dans l'histoire de la compétition comme étant la première équipe à ne pas réussir à remporter la Coupe du monde à domicile, et elle doit cet exploit, qu'elle aurait voulu éviter, aux Italiens qui refilent trois buts aux bleus pour fixer le score final sur le 3-1. L'Italie sera rejointe en demi par le Brésil, chouchous des spectateurs, qui s'offre le vice-champion en titre tchécoslovaque sur le score de 2-1 dans un match qui a dû être rejoué. En effet, le premier match, qui indique le score de 1-1, va entrer dans l'Histoire comme la "Bataille de Bordeaux", offrant un spectacle digne d'un des meilleurs matchs de MMA. Trois expulsés, deux côtés brésiliens, un côté tchécoslovaque, ainsi que deux joueurs, Plánička et Nejedlý, qui subissent des fractures. Trois autres joueurs sont aussi blessés. Ce match sera le dernier match rejoué de l'Histoire de la compétition jusqu'à l'instauration des tirs aux buts en 1970.
En demi-finale, le parcours brésilien s'arrête à Marseille, suite au match face à l'Italie, à cause d'un pénalty très controversé sifflé à Guia qui, en raison des réclamations, sera condamné à verser 125 francs suisses à la fédération. Le Brésil avait d'ailleurs choisi de faire reposer Leônidas en vue de l'éventuelle finale, mais la stratégie se retourna contre les sudaméricains. 2-0 suite au pénalty transformé par Meazza se tenant le short avec une main, qui tombait suite à la rupture de l'élastique. Le Brésil réalisera le but du 2-1 en fin de match grâce à Romeu. De l'autre côté au Parc des Princes, les hongrois refilent cinq buts aux suédois qui marquent à leur tour un petit but, pour fixer le score à 5-1.
La petite finale prévoit donc le match opposant le Brésil et la Suède, match qui vingt ans plus tard sera une finale de mondial. Le Brésil s'impose 2-4 à Bordeaux avec le retour de Leônidas qui se fait ressentir, marquant un doublé. Les sudaméricains rapportent une médaille de bronze à la maison, ce qui se relèvera d'une grande importance pour l'organisation de la prochaine Coupe du monde. À noter que ce match se déroula en même temps que la finale, qui rassembla à Colombes plus de 45.000 spectateurs, opposant une équipe italienne fort réaliste et une équipe hongroise à la fois solide offensivement et défensivement.
La finale: la consécration d'un héritage
Peut-on dire que l'Italie soit la plus forte équipe du monde? C'est la question que doit se poser Vittorio Pozzo, sélectionneur de l'Italie depuis 1928 pour un quatrième mandat (1912 pour les JO de Stockholm, puis 1921, 1924 pour les JO de Paris, et il revint en 1928 pour ceux d'Amsterdam et n'a plus quitté son poste). Le vecchio maestro est en fait tiraillé par un dilemme. Il sait au fond de lui qu'il a entre ses mains la plus forte équipe nationale italienne de tous les temps, voire la plus forte équipe nationale au monde en ce moment même. Mais d'un autre côté, les faits accomplis sont plus qu'entachés de polémiques. La Coupe du Monde de 1934, remportée au prix de la sueur, est victime de l'ombre du Duce et de son régime autoritaire, ce qui baigna la victoire de la compétition à domicile dans une marée de polémiques. La victoire aux J.O de Berlin ne fit pas exception, les J.O ayant perdu en prestige d'une part, le lieu ne favorisant pas l'atténuation des polémiques de l'autres. L'équipe était différente, certes, car les joueurs ne devaient pas être des professionnels, mais le résultat est le même. Le rapprochement graduel des dirigeants de l'Allemagne et de l'Italie fait de l'ombre à cette victoire. Au fond de lui, Pozzo le sait, il doit gagner cette compétition afin que cette équipe laisse derrière elle autre chose que des victoires controversées. Ici, pas de Duce, pas de fascisme, pas de nazisme, tout se jouera sur le terrain.
Mais en face, l'équipe de Hongrie est une équipe très costaude, à la fois solide défensivement et surtout offensivement, se reposant sur une ligne d'attaque de toute beauté construite autour des grands clubs de Busapest: du MTK Pal Titkos; de l'Ujpest l'excellent attaquant Gyulla Zsengellér et l'également excellent Jeno Vincze; également du MTK l'ailier gauche Ferenc Sas et enfin, du Ferencvaros, György Sárosi. Ce dernier est considéré comme le meilleur joueur de la Hongrie tout court. Attaquant polyvalent pouvant aider au milieu de terrain, c'est un peu Olivier Atton 50 ans avant la création du personnage. La Hongrie a toujours eu un rapport privilégié avec le football. Derrière de nombreuses innovations du football se trouvent à la base un hongrois, connu ou inconnu, qui éclaire de son expertise. Les clubs hongrois ont toujours été autant craints qu'admirés pour leur jeu technique très apprécié et extrêmement difficile à affronter, et c'est un ressenti que l'on retrouve au sein des équipes nationales. Et cela sera encore plus vrai dans les années 1950, mais c'est une autre histoire. Pour illustrer de quelques exemples les propos plus haut, je peux prendre en exemple un joueur ayant disputé les JO de Paris, du nom de Béla Guttmann qui parvint au sommet d'Europe en mettant le Benfica sur la carte avant de partir en Amérique du Sud enseigner son art et modifiant grandement la perception du football là-bas. Même en Italie, les hongrois ont brillé, avec notamment Ferenc Hirzer qui permit à la Juventus de gagner son deuxième scudetto. Ou Arpad Weisz, entraîneur à l'histoire tragique (il va mourir à Auschwitz) mais qui a eu une grande influence en Italie en étant d'abord le premier manager champion d'Italie avec l'Inter lors de la saison 1929-1930, puis en étant à l'origine du grand Bologne de la fin des années 1930. Même Sárosi aura une carrière discrète en tant qu'entraîneur, même si son palmarès en la matière ne présentera qu'un trophée, mais qui est tout de même une Serie A acquise avec le Juve.
L'Italie doit donc affronter l'incarnation de l'intelligence footballistique de ces années. Mais ils ne vont pas en finale avec des joueurs de seconde zone, non, non. C'est aussi du haut de gamme. D'abord, ceux qui connaissent le football italien savent que le stade de San Siro, prochainement voué à disparaître, est intitulé à un joueur nommé Giuseppe Meazza. Énorme légende de l'Inter (ce qui fait que l'AC Milan n'a jamais accepté le naming du stade), mon grand-père m'a un jour raconté que lors d'un match face à l'Angleterre et malgré la défaite, les joueurs italiens comme anglais l'auraient célébré en portant sur les épaules tellement il avait rendu fou la défense adverse. Je ne peux pas confirmer la véracité des propos, mais j'ai au moins retrouvé le match. C'est une victoire anglaise 3 à 2 en 1934. Il est désormais le capitaine des Azzuri. À ses côtés, son coéquipier à l'Inter Giovanni Ferrari, qui a été un grand artisan du Quinquennat d'Or de la Juventus précédemment. On y associe le talent de Gino Colaussi, grand talent de la Triestina et celui d'Amedeo Biavatti qui dominait la Serie A avec son Bologne. Et enfin, Silvio Piola, le meilleur buteur de l'Histoire de la Serie A. Un des rares joueurs pouvant se vanter d'être le meilleur buteur all-time de deux clubs différents (Novara et Pro Vercelli), clubs qui étaient au nombre de trois avant que Ciro Immobile ne le détrône à la Lazio. Le match s'annonce électrique avec un climat très étrange, notamment avec une division parmi les tifosi italiens: nombre de supporters antifascistes, bien que secrètement en faveur de l'Italie, encouragèrent les hongrois à remporter ce match. On sent que ce match revêt une tout autre importance, qui voit en une victoire italienne une autre affirmation de l'hégémonie politique de leur opposant.
Et dès les premières minutes, les hongrois sont victime d'une domination asphyxiante italienne, qui a bien préparé son match. À la 6ème minute Colaussi ouvre déjà le score, esseulé dans l'axe, d'un plat du pied sur un centre. Deux minutes plus tard, cependant, Titkos profite d'un ballon voyageant sans maître dans la surface italienne pour battre le gardien Aldo Olivieri. Loin de se décourager, l'Italie reprend de plus belle. Un tir italien s'écrase sur le poteau. Puis une superbe action collective entre les attaquants et finalisée par Piola se termine au fond des filets. L'Italie ne s'arrête pas là et remet le couvert avec un troisième but, signé Colaussi. Lors de la deuxième mi-temps, l'Italie semble proche du quatrième but mais c'est Sárosi qui trouve la voie des buts sur un centre bas venant de la droite. Il y a de l'espoir pour la Hongrie, mais à quelques minutes du terme Piola recueille un centre de Biavatti et d'une demi-volée marque le quatrième et dernier but du match. L'arbitre bordelais Georges Capdeville siffle les trois coups marquant la fin de cette Coupe du Monde. L'Italie est à nouveau sur le toit du monde.
C'est sûrement la victoire la plus chère au cœur de Pozzo pour toutes les raisons énoncées plus tôt. Meazza reçoit la coupe Rimet. L'Italie devient la première équipe à réaliser le back to back et, ce, alors que la compétition n'en était qu'à sa troisième édition. Une édition qui aurait bien pu être la dernière.
Et après?
Et après... Eh bien, l'Histoire avance et celle du football avec elle. Pour la Coupe du Monde 1942 l'Allemagne obtient l'organisation de la compétition et le Brésil celle de 1946. Mais comme vous le savez, ces compétitions ne seront jamais disputées, car le 1er septembre 1939 Adolf Hitler envahit la Pologne, ce qui déclenchera la Deuxième Guerre mondiale. Ou plutôt, l'une de ces éditions ne se joue pas, car la second fut en réalité postposée à quatre ans plus tard. La Coupe du Monde reviendra à la fin de la guerre au pays de la samba et du carnaval, au pays du Corcovado et de la Forêt amazonienne, dans une des éditions les plus cultes de toute l'Histoire du sport, non seulement du football... Mais ça, c'est une autre histoire.
Juste une petite faute de frappe (le comble) dans la première ligne du paragraphe sur le match de Strasbourg ;-)
Il y a aussi quelque fautes dont 2 que j'ai vu et que je vais te dire.
Erreur 1 : Pour le match de calif Lettonie - Autriche tu mets à la fin "[...] Le match à lieu le 5 octobre 1937 , quelques mois seulement avant l'annexion du pays par l'Autriche" Hors c'est l'Allemagne qui annexe l'Autriche, pas l'inverse
Erreur 2 : Pour le moment de l'équipe italienne et les J.O. Tu as mi 1921, hors il y en a pas eu (Peut-être une confusion avec 2021) sinon ceux de Paris aurait eu lieu en 1925. Et 1920 c'est à Anvers en Belgique.