La Coupe du Monde 1950: Maracanazo

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Le Brésil d'avant 1950

Je ne vais pas trop m'attarder sur toute l'Histoire du Brésil. Ce petit bout de paradis était habité par différentes civilisations amérindiennes comme les Tupiquinim, vivant encore aujourd'hui, avant d'être colonisée par le Portugal. Sous l'égide portugaise le Brésil devient le centre d'une énorme traite d'esclave venant des colonies africaines du pays comme le Mozambique et l'Angola. Ceci était mis en place pour répondre la forte demande de sucre de canne brésilien, qui faisait la richesse du pays. Plus la demande était forte, plus il fallait de la main-d'œuvre peu chère et obéissante pour s'occuper des champs, notamment, disais-je, de canne à sucre mais également de café. C'est à ce moment que le Brésil devient un mélange ethnique magnifique, du blanc et brun des portugais au noir profond africain, et les métissages devenaient tout de même assez nombreux.

En 1822, le Brésil déclare son indépendance du Portugal et devient un empire. Cela ne se fera pas sans conflit, vous vous en doutez bien. Cela ne change rien pour les esclaves, malheureusement. Ils devront attendre en 1888 pour que le pays abolisse l'esclavage en signant la Loi d'or, bien après tous les autres pays d'Amérique. Désormais, le peuple noir se retrouve libre mais que faire? Par le passé, des esclaves s'étaient enfui vers l'Uruguay, pays nouvellement formé qui les considérait comme citoyens dès la frontière franchie. Mais maintenant ils étaient libres, ils avaient des droits... Mais tout n'était pas parfait. 

Notamment, des règles stipulaient que les joueurs blancs pouvaient frapper impunément un joueur noir sur un terrain de football. Des règles injustes qui ont cependant contribué à façonner le paysage footballistique du Brésil, car, pour éviter les coups, les brésiliens noirs vont incorporer des mouvements de bassin issus de la samba et de la capoeira. Cette façon de jouer deviendra en quelques sortes leur crédo, qui se propagera plus tard à l'ethnie blanche et qui est encore la façon de jouer de la grande majorité des brésiliens aujourd'hui.

Sur le plan politique, le vrai changement arrive avec l'élection de 1930. Élection? Dans un Empire? Oui, parce qu'en 1889, le Brésil change de régime en passant de l'Empire à la première République suite au coup d'état militaire qui dépose Pierre II. Cette République va justement se terminer en 1930 lorsque Getulio Vargas, perdant de ces élections, prend le pouvoir par un autre coup d'état. Il y restera pour la première fois jusqu'en 1945, instaurera l'Estadio Novo, et c'est lui le principal artificier de l'organisation de la Coupe du Monde de 1950.

L'assignation 

En réalité, la Coupe du Monde de 1950 avait été assignée avant la Seconde Guerre mondiale mais pour une autre année, 1946. En réalité, cette assignation n'avait jamais été officiellement prononcée, mais il ne faisait aucun doute dans l'esprit des sudaméricains que la Coupe allait revenir dans le Nouveau Monde. Et pour ça, le Président Vargas, grand fan de football, notamment du Vasco de Gama, a joué un rôle plus qu'important.

En effet, le passif de l'équipe nationale avec la compétition n'est pas très glorieux. Une petite apparition en 1930 et 1934 et une belle demi-finale atteinte en 1938, avec une élimination des mains du futur champion en titre. Mais c'est l'édition disputée en Italie, en 1934, qui retient l'attention de la fédération brésilienne, qui en parlent à Vargas. L'idée est de faire ce qu'a voulu faire Mussolini. Le fait de consolider son pouvoir en organisant une manifestation sportive et en plus la remporter est une idée qui plaît énormément au Président brésilien qui commence les discussions avec la FIFA via la fédération.

Brésil et Argentine sont en lice avec l'Allemagne pour la Coupe du Monde de 1942, mais leurs candidatures sont rejetées au profit du pays européen. Les nations sudaméricaines s'indignent: encore une Coupe du Monde en Europe? Ce serait la troisième fois consécutive! Oui mais, en 1938 dire "non" aux allemands était vraiment compliqué. Mais derrière les murs et à l'abri des oreilles indiscrètes la FIFA commence à garantir au Brésil qu'en 1946, la Coupe leur serait assignée, l'Argentine ne comptant pas se représenter après un énième refus. Cependant, comme vous savez, le 1er septembre 1939 Hitler envahit la Pologne, premier acte qui plonge l'Europe et le monde dans le chaos le plus total. 

Arrivé en 1945, Vargas n'est plus le Président suite au coup d'état de l'armée. Cependant elle n'a pas jeté tous les principes du président déchu: organiser la compétition sportive la plus importante et la remporter pour consolider le pouvoir en place, ça leur plaît beaucoup également. Il suffit d'une petite manifestation de la FIFA qui ne se fait pas attendre. Celle-ci souhaite organiser au plus vite la compétition et commence à rassembler les candidatures. Mais elle fait face à un problème: l'Europe est en lambeaux, ce qui laisse présager qu'une candidature hors Europe ne laisserait pas indifférent. Seul le Brésil se propose d'organiser la compétition, devant initialement se disputer en 1949 mais qui, lors du congrès de la FIFA à Luxembourg en 1946, a été postposée en 1950. Certains disent que les Brésiliens auraient demandé ce changement de date afin de leur permettre de construire le plus grand stade du monde, qui était le Hampden Park de Glasgow à cette époque: le projet de l'Estadio Municipal, plus connu sous le nom de Maracaña, était déjà en marche. Et, vous vous en doutez, la candidature brésilienne est tout de suite acceptée.

Exclusions et drame

Une fois n'est pas coutume, il s'en passe des choses lors des qualifications. Des histoires passionnantes et farfelues d'équipes qui bataillent pour une place dans la plus grande compétition de football au monde mais qui attendront un petit peu. Car à ce batailles ne prendront pas part l'Allemagne et le Japon. Celles-ci sont exclues d'office, reconnues comme les agresseurs principaux ayant conduit à la Seconde Guerre mondiale. Mais, il y a un problème, non? Et l'Italie dans tout ça? Pourquoi est-elle admise? Car, si vous regardez la liste de toutes les équipes participantes à la Coupe du Monde 1950, l'Italie y figure bel et bien. Alors comment est-ce possible?

En réalité, trois arguments ont tranché en faveur de la participation des italiens auprès de la FIFA. La première et la plus évidente était que l'équipe championne en titre était, alors, qualifiée d'office à moins d'un forfait (comme ce fut le cas de l'Uruguay en 1934). La FIFA ne voulut sans doute pas aller à l'encontre de cette règle. La deuxième, moins évidente mais qui fut sans doute une raison valable si on voulait éviter un esclandre au Brésil, était que le peuple brésilien attendait impatiemment l'Italie. Certains voulaient se venger sur le terrain de l'élimination, pour eux controversée, du Brésil de Leônidas en demi-finale de la précédente édition en France. D'autres sont les fils et filles d'immigrés italiens arrivés dans les années 1910-1920, qui sont arrivés en Amérique du Sud soit pour fuir le fascisme montant soit pour trouver de meilleurs conditions de vie. Et enfin, une raison qui pourrait avoir réuni et les brésiliens, et la FIFA: l'Italie était, à cette époque, un rouleau compresseur. Si on exclut vite fait une défaite face à l'Angleterre 0-4 en 1948 et un match nul trois ans plus tôt 4-4 contre la Suisse, cette équipe gagnait encore et encore en refilant minimum 3 buts à chaque adversaires. Elle est, encore aujourd'hui, considérée comme la plus forte équipe nationale italienne de tous les temps. Même devant les nationales de 1934 et 1938. Elle était composée de joueurs tels que Valentino Mazzola, grande légende du Torino et certainement l'un des meilleurs joueurs de son époque. Il était accompagné de joueurs tels que Guglielmo Gabetto, Mario Rigamonti... Tous joueurs du Torino. Car cette équipe est intimement liée au Grande Torino: 10 joueurs sur 11 étaient de cette équipe. Seul le gardien, Valerio Bacigalupo, n'avait pas son poste de titulaire attitré, car ce privilège revenait au gardien de la Juventus, Lucidio Sentimenti IV. D'une part, avoir une équipe aussi prestigieuse augmenterait le prestige de la compétition. D'autres part, battre dans une éventuelle finale une équipe aussi forte cimenterait le Brésil comme une grande puissance sportive. 

Mais l'Histoire va en décider autrement malheureusement. Au retour d'un match amical à Lisbonne, le 4 mai 1949, l'avion qui ramène l'équipe du Torino à la maison pénètre dans le brouillard qui enveloppait la ville. Devant se fier aux instruments, le pilote dirige lentement son avion vers l'aéroport, prêt à atterrir, et ne se rend compte qu'au dernier moment que son appareil se dirige dangereusement vers un mur de la Basilique de Superga, sur la colline du même nom. Trop tard. Le crash va emporter toute l'équipe du Grande Torino ainsi que des journalistes et des membres du staff. Le football italien sera endeuillé à jamais. Celui qui devra mener le combat le plus difficile de sa carrière est Vittorio Pozzo, qui a entraîné ces gamins en équipe nationale et qui, arrivant sur place, est sollicité pour la reconnaissance des corps des joueurs. Il se trompe pour un, méconnaissable, mais il est aidé d'un John Hansen en larme, attaquant danois de la Juventus arrivé lui aussi pour constater les dégâts. Dans le portefeuille de Bacigalupo, on retrouvera une photo avec Sentimenti, son rival.

On posera, bien plus tard, l'hypothèse que l'altimètre de l'appareil fut défectueux et qu'il s'était bloqué sur 2000 mètres, alors qu'en réalité l'avion volait à 600 mètres du sol. Les conditions météos n'aidèrent pas le pilote à se repérer et celui-ci commit certainement une erreur fatale de son côté en supposant que la colline de Superga était à un autre endroit. On ne saura jamais ce qu'il s'est vraiment passé, les enquêtes sur les accidents aéronautiques prenant leurs essor surtout dans les années 1950. Chaque année, le capitaine du Torino lit les noms des victimes de l'accident à voix haute, dans un silence rigoureusement respecté par les fans venus rendre hommage aux joueurs qui ont transcendé les générations par leur légende, partis en pleine gloire en quelques secondes après des années de domination sur le football européen.

Les qualifications: il s'en passe des choses... 

Pour l'Italie, ce drame aura des conséquences que nous détaillerons plus tard car, malgré la tragédie subie, son billet pour la Coupe du Monde est assuré par son statut de champion sortant. L'autre équipe qualifiée d'office est le Brésil, hôte de la compétition. Les qualifications vont donc déterminer 14 places à travers différentes zones, et nous commençons par l'Europe qui voit une débutante de luxe entrer en compétition.

En effet, l'Angleterre entre en lice dans un groupe qui réunit le Pays de Galles, l'Écosse et l'Irlande, cette dernière réunissant à la fois l'Irlande du Nord et la République d'Irlande (ce ne sera plus le cas dès 1950, c'est assez bordélique comme histoire et je n'ai pas tout compris non plus, donc je m'arrête là). Ce groupe 1 est particulier car il fait partie de la British Home Championship: c'est la compétition internationale la plus ancienne au monde, voyant le jour en 1884 (et disparaissent en 1984) et dont les participants sont les nations constitutives du Royaume-Uni (+ l'Irlande avant 1950). L'Angleterre passe pour favorite avec des joueurs emblématiques de l'époque tel que le super buteur de Blackpool, Stan Mortensen, ou son coéquipier futur premier Ballon d'Or, Stanley Matthews. On peut aussi citer Tom Finney, légende de Preston considérée comme un des meilleurs joueurs de l'époque ou Alf Ramsey, héros de White Hart Lane (Tottenham) qui, plus tard, deviendra sélectionneur de l'Angleterre avec succès (voir la Coupe du Monde 1966). Ce groupe 1 voit la victoire initiale de l'Écosse 2-8 à Belfast et la victoire 1-4 de l'Angleterre sur le Pays de Galles. Les deux gagnantes enchaînent et assurent leur qualifications en battant respectivement 2-0 les gallois et 9-2 les irlandais (quadruplé d'une légende de Manchester United, John Rowley). Le match entre le Pays de Galles et l'Irlande se termine sur un triste 0-0 tandis que devant les 138.000 spectateurs d'Hampden Park l'Angleterre vient à bout des écossais sur le score de 0-1 grâce à un but de Roy Bentley. Cela dit, l'Écosse va se vexer de ne pas avoir terminé première de ce groupe et déclarera forfait au début de la compétition. Selon eux, seule la meilleure équipe britannique devait aller à la Coupe du Monde et ils avaient donc déclarés que s'ils arrivaient deuxième, ils déclineraient l'invitation. Chose promise, chose due.

Ce ne sera pas le seul forfait car dans le groupe 2, la Syrie va déclarer forfait lors du match retour face à la Turquie après que l'aller se soit terminé sur le score de 7-0 pour les turcs. La Turquie doit alors affronter l'Autriche mais celle-ci déclare forfait. Les turcs sont qualifiés. Cependant, la Turquie sera forcés d'abandonner la compétition à cause de problèmes financiers. Deux équipes qualifiées en moins. Le groupe 3 voit d'abord un duel aller-retour Yougoslavie - Israël dominé par les Yougoslaves (6-0; 2-5) emmenés par les frères Čajkowski. Elle est attendue par la France dans un duel qui va se montrer très serré: 1-1 à Belgrade, 1-1 à Colombes. Un match d'appui sur terrain neutre est décidé, qui aura lieu sur la pelouse de l'Artemio Franchi de Florence, qui à l'époque s'appelait Stadio Giovanni Berta. Le match est encore très serré et se termine en prolongation en faveur des yougoslaves sur le score de 3-2. La France a une cependant une chance de se qualifier suite au forfait de l'Écosse mais nous réserverons cette histoire pour un peu plus tard.

En attendant, la Suisse étrille le Luxembourg dans le groupe 4 (5-2 à Zurich; 2-3 à Luxembourg) et doit affronter la Belgique qui déclare forfait à son tour. Les raisons évoquées vont du voyage trop coûteux vers le Brésil au format du tournoi très bizarre qui interloque les équipes nationales (on en reparlera) en passant par le fait que la priorité après-guerre n'était pas de jouer au football mais de reconstruire le pays (et donc, le budget sera investi là-dedans principalement). Je ne connais pas la réelle raison donc restons-en là et passons au groupe 5 composé de la Suède, de la Finlande et... de l'Irlande. Eh oui, quand j'ai dis que c'était bordélique! Celle-ci est régie par la Football Association of Ireland (FAI) tandis que celle plus haut par la Irish Football Association (IFA). En gros, en Irlande, deux fédérations s'oppose, l'IFA qui va devenir exclusive à l'Irlande du Nord mais qui, avant 1954, pouvait sélectionner des joueurs de toute l'Irlande, et la FAI qui elle s'occupait de la seconde équipe nationale. Il y avait deux équipes irlandaises différentes régies par deux organismes différents et, ce, depuis la partition de l'Irlande en 1922. Un entremêlements d'énigmes administratives qui donnerait un nœud au cerveau au plus grand génie sur Terre. Bref! C'est la Suède qui passera le tour, Suède qui commence à fonder sa dynastie avec des joueurs comme Nordhal, Jeppson ou Liedholm. Elle débute en battant l'Irlande 3-1 qui bat à son tour la Finlande 3-0. Le match retour contre la Finlande se termine 1-1 mais la Suède bat de nouveaux les irlandais sur le score de 1-3. La Finlande déclare alors forfait avant que le dernier match ne soit disputé. Fait étrange, un des match n'est pas repris dans les archives de la FIFA. Le 2 octobre 1949, soit entre les deux matchs opposant les finlandais à l'Irlande, la Suède et la Finlande se sont rencontrées à Malmö avec une victoire nette de la Suède (8-1). Cependant, la Suède aurait aligné l'équipe B qui n'était pas inscrite sur les listes de la FIFA. Ce match n'a donc jamais été comptabilisé, ce qui fait que, suite au forfait finlandais avant le match retour, les deux équipes voisines ne se sont jamais affrontées officiellement lors de ces qualifications.

Le dernier groupe européen, le groupe 6, voit s'affronter les deux voisins de la Péninsule ibérique, l'Espagne et le Portugal. L'Espagne, menée par la légende de l'Athletic Bilbao, Telmo Zarra, joueur qui est longtemps resté en tête du classement des buts marqués de la Liga avant qu'un certains Lionel Messi ne vienne le détrôner (avec beaucoup plus de matchs), atomise 5-1 leurs malheureux voisins. Au retour, ceux-ci sauvent partiellement l'honneur en bloquant les espagnols sur un match nul. 

En Amérique du Sud, sur les deux groupes… Aucun match ne se joua. Dans le premier groupe, L'Argentine, équipe très forte dans les années 40 avec la ligne d'attaque du River Plate, la Maquina, et qui pouvait compter sur un certain Alfredo Di Stéfano en attaque, déclare forfait. En effet, et on en reparlera, une grève des footballers professionnels éclata en 1948 suite à des désaccord entre l'AFA, la fédération argentine de football, la FIFA et la COMNEBOL, sur les conditions salariales des joueurs professionnels du pays. Plusieurs grands joueurs le quittèrent pour aller jouer dans des fédérations voisines, dont la Colombie, l'Uruguay (qui ne sera pas épargnée non plus par la grève) ou... le Brésil. C'est notamment pour cela que Di Stéfano ira jouer en Colombie, aux Millionarios. L'AFA  entra donc en conflit avec les autres fédérations de football dont la CBD, la fédération brésilienne. Ajouté à cela, un climat politique tendu entre le pouvoir militaire brésilien et l'Argentine péroniste empêche toute négociation d'entente entre les deux pays et l'AFA décide donc de boycotter la Copa America de 1949, organisée également au Brésil, et par conséquent la Coupe du Monde l'année suivante. Dans ce groupe de 3, composé du Chili et de la Bolivie en plus des argentins, deux places étaient qualificatives. Ainsi, le Chili et la Bolivie se qualifièrent sans jouer un seul match. Cependant, il semblerait que ces deux équipes se soient tout de même affrontées par deux fois, mais ces matchs furent classés comme des matchs amicaux.

Dans l'autre groupe, l'Uruguay, le Paraguay, l'Équateur et le Pérou doivent d'affronter pour deux places qualificatives mais, encore une fois, deux forfaits vont qualifier deux équipes sans officiellement jouer de matchs. En effet, l'Équateur et le Pérou vont abandonner la compétition, envoyant l'Uruguay et le Paraguay en phase finale. Là, il semblerait que les fédérations péruviennes et équatoriennes fussent en conflit, mais rien de bien précis à ce sujet. Les raisons économiques sont majoritairement avancées. 

En ce qui concerne l'Amérique du Nord, Centrale et les Caraïbes, seules trois équipes s'affrontent pour deux places: les États-Unis, le Mexique et Cuba. Les qualifications se déroulent pendant le NAFC Championship de 1949, compétition aujourd'hui disparue qui servait de coupe continentale en l'Amérique du Nord. Le Mexique remporte la compétition après avoir battu 0-6 les USA et Cuba 2-0 et, au retour, engrangé deux victoires supplémentaires 6-2 sur les voisins américains et 3-0 sur les cubains. Ces deux derniers se départageront à faveur des américains pour la dernière place qualificative (1-1; 5-2). On en reparlera des États-Unis lors de ce mondial, on en reparlera...

En Asie, une autre nation débutante et qui avait un très bon potentiel se qualifie sans jouer. L'Inde, qui doit jouer contre la Birmanie, les Philippines et l'Indonésie, profite des forfaits de ses trois adversaires pour se rendre au Brésil.

Format, retrait et première phase de groupe 

C'est parti avec un format très particulier qui ne sera utilisé que pour cette édition. Exit la phase à élimination directe, on revient à une phase de groupe initiale comme en 1930. Il est prévu que les 16 équipes soient réparties en 4 groupes de 4. Cependant, cette première phase va amener à une seconde phase de groupe composée des vainqueurs des 4 poules, et non à un tournoi à élimination directe. Ce qui explique la particularité de ce tournoi: il n'y aura pas de finale, celui qui sera premier du groupe final remporte la Coupe Rimet. Seules les 4 nations premières de leurs groupes pourront accéder à cette phase.

Les brésiliens proposèrent ce format car la rénovation des stades et, surtout, la construction du Maracanã fut particulièrement lourde à combler financièrement. Il est donc tout naturel que le focus de la fédération brésilienne se tourne vers l'affluence des stades. Ce format augmente le nombre de matchs joués (de 16 à 30), augmentant ainsi le nombre de tickets vendus, ce qui revient à une nette plus-value par rapport aux recettes estimées en cas de format à élimination directe. De plus, ce format garantit trois matchs à chaque équipe, ce qui permettait aux brésiliens de fournir une motivation financière aux équipes européennes qui devaient faire le voyage. La FIFA avait initialement refusé ce projet, mais sous la menace d'une annulation d'organisation de la part des brésiliens, ils se plièrent au final à cette nouvelle proposition. 

Le tirage au sort a lieu à peine un mois et demi avant de début de la compétition, et tout n'est pas encore décidé. En effet, le retrait de l'Écosse et, puis, de la Turquie, laisse une place vide dans le Groupe D. La France, repêchée suite au forfait écossais, est initialement placée dans ce groupe. Mais elle essuie, avant le début de la compétition, une défaite face à ces mêmes écossais sur le score 0-1 avant de perdre au Heysel de Bruxelles sur le score de 4-1 contre la Belgique. La fédération commence à se demander si aller au mondial avec ce niveau soit vraiment une bonne idée. De plus, les matchs contre les deux autres équipes connues du groupe, l'Uruguay et la Bolivie, se dérouleront l'un à Porto Alegre et l'autre à Recife, deux villes très distantes l'une de l'autre, ce qui ne plaît pas à la fédération. Ainsi, la France qui avait initialement accepté la demande de la FIFA de participer, refuse et se retire du tournoi. Pour la 4ème place, ce n'est pas mieux, car le Portugal d'abord, puis l'Irlande, refusent l'invitation de la FIFA et ainsi elles ne sont pas repêchées pour participer. À quelques jours du début de la compétition, la FIFA décide donc que le Groupe 4 restera ainsi, avec seulement deux équipes. Dans le Groupe C, c'est l'Inde qui décide de déclarer forfait. Une légende tenace persiste à raconter que les indiens voulaient absolument jouer déchaussés, comme ils le font habituellement, et que la FIFA avait obligé les équipes à porter des chaussures, conduisant au forfait de l'Inde. La vérité penche plutôt sur une raison financière, le voyage Inde-Brésil étant extrêmement coûteux. Au final, 13 équipes vont prendre part à la compétition, avec deux groupes mutilés, pour une place auréolée de gloire.

Les matchs ne se jouent pas simultanément dans ces phases de groupes, ce qui laisse les équipes d'ajuster leurs tactiques. Nous allons parcourir groupes par groupes les avancées des équipes en partant par le Groupe A, celui du Brésil, hôte de la compétition et tête de série. Ils inaugurent le tournoi en étrillant le Mexique sur le score de 4-0 devant 81.000 spectateurs au Maracanã de Rio, avec notamment un doublé d'Ademir, joueur extraordinaire qui finira meilleur buteur du tournoi. Dans l'autre match, la Yougoslavie bat la Suisse 3-0. Le changement de ville ne sied guère aux brésiliens qui, à São Paulo, butent sur le "verrou", ancêtre du catennaccio, que la Nati met en place. Le public est d'ailleurs pas mal hostile aux hôtes, du fait de la forte présence de joueurs cariocas dans l'équipe, et ce même si le sélectionneur brésilien, Flavio Costa, a remplacé des joueurs pour faire jouer des paulistis. La rivalité entre ces deux villes a finalement pris le dessus. Score final, 2-2, avec égalisation suisse à la 88'. Les Yougoslaves enchaînent en roulant sur le Mexique sur le score de 4-1 à Porto Alegre, obligeant déjà les brésiliens à devoir remporter leur match pour passer à la phase suivante. Au stade Maracanã, les deux équipes sont sur le point de s'affronter. L'implantation a du être terminée en quatrième vitesse et c'est encore, par endroit, un chantier non terminé si bien que le capitaine yougoslaves, Mitic, se mange une barre de fer, pendant du toit, en pleine poire juste avant d'entrer sur le terrain. Il commence à saigner et s'évanouit. Le sélectionneur yougoslave demande à l'arbitre gallois Griffiths de changer alors la formation, mais celui-ci refuse: les yougoslaves joueront à 10 à moins que Mitic ne se reprenne en cours du jeu. Seulement voilà, le temps que ce sernier revienne à lui et n'intègre le terrain bandage sur la tête, le Brésil est déjà sur le 1-0 grâce à Ademir. Griffiths, sans doute sous le coup de la culpabilité, annule un goal complètement régulier à Zizinho, qui est, pour vous dire sa force, sûrement le meilleur joueur du monde dans les années 40 avec Di Stéfano et Mazzola. "Pour moi, le meilleur joueur que j'ai jamais vu jouer", une phrase qu'un petit joueur un poil important dans l'histoire du foot, du nom de Pelé, dira à son égard. Pas grave pour Zizinho qui refait le même goal que le précédent, à l'identique, en défiant Griffiths du regard. Le score restera sur le 2-0, le Brésil est qualifié, tandis que les Suisse se placent 3ème suite à leur victoire 2-1 sur les mexicains, qui jouèrent se match avec les maillots du Cruzeiro (c'était également arrivé à l'Autriche qui joua en 1934 contre l'Allemagne avec les maillots du Napoli).

Le Groupe B réunit l'Angleterre tête de série, l'Espagne, le Chili et les États-Unis. L'Angleterre fait office d'attraction. Tout le monde veut voir jouer les autoproclamés "meilleurs joueurs du monde" mais ils ne font pas l'unanimité, surtout lors du premier match où ils gagnent sans forcer contre le Chili, sur le score de 2-0. De l'autre côté, l'Espagne vient à bout en fin de match des USA suite à trois buts dans les 10 dernières minutes et renverser le score de 0-1 qui fut marqué à la 17ème minute suite au goal de Pariani. La Roja enchaînera dans le derby hispanophone face aux chiliens en pliant définitivement le match à la demi-heure de jeu, pour un score de 2-0 qui restera inchangé jusqu'à la fin. Mais pendant ce temps, à Belo Horizonte, se prépare un match entre deux nations si proches mais pourtant si loin. La nationale américaine se présente au match de manière assez piteuse. En effet, depuis leur arrivée, les joueurs américains avaient comme objectif secret de ne laisser plus une seul goutte d'alcool dans les bars de la ville le soir. Les anglais, voyant ça, ne prirent pas le match au sérieux. Ils se lamentèrent déjà des vestiaires qui étaient calamiteux, et se changèrent à l'hôtel. Ensuite, Matthews, le meilleur joueur de l'équipe, est mis sur le banc pour plus tard, ayant rejoint le groupe plus tard que les autres. Pas qu'il avait vraiment envie de jouer contre les américains de toute façon. Cela dit, le match prit une tournure très différente que ce que les anglais avaient prévus et furent surpris. Le gardien Borghi arrêtait tout ce qui arrivait devant lui, les défenseurs, surtout McIlvenny, étaient les premiers sur les second ballon, et, le plus important, un centre apparemment inoffensif arriva au centre de l'axe de pénalty anglaise... Pour finir au fond des filets suite à un coup de tête plongeante de Joe Gaetjens, jeune haïtien en passe d'être naturalisé américain et qui, à l'époque, travaillait comme porteur dans un hôtel new-yorkais. Les anglais essayent mais n'y arrivent pas, les américains étaient étrangement très alertes malgré leur état déplorable. L'arbitre siffla finalement la fin du match: États-Unis 1, Angleterre 0. La première confrontation entre l'ancienne colonie anglaise et l'ancienne maison mère se termine à l'avantage des américains, comme la guerre d'Indépendance près de 200 ans plus tôt. Quand la nouvelle parvint à Londres, elle passa plutôt inaperçue car l'équipe anglaise de Cricket venait de perdre pour la première fois de son histoire à domicile contre les Indes occidentales. Cela dit, la presse n'épargna pas les anglais par la suite. Il est dit que le score arriva sur les bureaux des journalistes, ils crurent à une faute de frappe et notèrent en une de leurs journaux "Angleterre - États-Unis 10-1" et que, le lendemain, il comprirent qu'aucune erreur n'avait été commise et publièrent un article funèbre avec comme titre "La Mort du football anglais". Tout ceci n'est qu'un mythe. Ils râlèrent, cela dit, sur la légitimité de l'équipe américaine, principalement composées, selon eux, composée d'émigrés qui n'étaient pas des citoyens américains - ce qui était une entorse au règlement. En vérité, seuls trois joueurs, dont Gaethens, étaient dans le cas mais étaient en passe de devenir citoyens américains. Le groupe se termina avec l'Angleterre qui perdit définitivement toute confiance en elle en s'inclinant face à l'Espagne 1-0 sur goal de Zarra, et les USA qui s'effondrèrent face au Chili après l'exploit conté plus tôt (5-2). L'Espagne rejoignit le Brésil. Fait cocasse, les anglais jouèrent pour la première et dernière fois en bleu lors du match contre les USA. Ils abandonnèrent ces maillots jusqu'à récemment. Ce ne seront pas les seuls...

Le Groupe C ne comptait plus que 3 équipes, dont l'une était exténuée. Les doubles vice-champions en titre, l'Italie, tête de série de ce groupe, avait décidé de voyager en bateau. En même temps, après Superga, demander à effectuer un voyage transatlantique en avion était pour le moins délicat. Cependant, à la première escale, tous les ballons étaient déjà à la dérive. Conséquence: cardio et muscu pour tout le monde, entre les touristes curieux et le staff exigeant. Autre particularité, l'équipe est entraînée par un sacré duo: Ferruccio Novo et Aldo Bardelli. Problème: aucun des deux est un entraîneur. Le premier est le président historique du Grande Torino, qui échappa à l'accident à cause d'un état grippal qui l'avait cloué au lit. Et le deuxième est un journaliste. Ils sont certes assistés par un entraîneur débutant, Roberto Copernico, ce duo/trio n'en est que plus bizarre. C'est comme si Jean-Michel Aulas et Florian Gazan étaient à la tête de l'Équipe de France. Ce n'est pas une mauvaise équipe, cela dit, avec un jeune Boniperti, future légende de la Juventus, ou Amedei, Mucinelli, de grands noms du football italien de l'époque. C'est tout ce qui a autour qui ne va pas. Le premier match, contre la Suède, commence bien  avec un but du capitaine, Carrapellese, qui est le pilier central de l'équipe. C'est un joueur du Milan qui a demandé à être transféré au Torino suite au drame de Superga. Mais ensuite, la Suède mit la troisième et Jeppson, avec un doublé, puis Anderson, portèrent le score sur le 3-1 avant que Muccinelli ne fasse 3-2. Ironie du sort, grand nombre de ces joueurs suédois vinrent par la suite jouer en Italie (notamment à l'Inter comme Jeppson et à l'AC Milan comme Liedholm). La Suède se qualifia à moitié en égalisant 2-2 face à un Paraguay résiliant qui remonta le 2-0 initial, ce qui élimina l'Italie. Ces derniers battirent le Paraguay 2-0 qui ne réitéra pas l'exploit contre les scandinaves, qui furent officiellement qualifiés suite à ce match.

Le Groupe 4 fut réduit à un duel entre l'Uruguay et la Bolivie qui se termine sur le score de 8-0 pour la Celeste. Triplé de Miguez, doublé de Schiaffino, puis Vidal, Pérez et Gigghia avec chacun un but. Cela dit il y a un fait assez cocasse: l'arbitre de la rencontre est l'anglais George Reader, qui arbitra aussi la première rencontre du Brésil. Sachant qu'il arbitrera la finale...

La deuxième phase de groupe: vers une finale qui n'en est pas une 

Brésil, Espagne, Suède et Uruguay. Voilà les quatre équipes qui vont se disputer la première place de cette seconde phase de poule, celle qui déterminera le vainqueur de cette quatrième Coupe du Monde. Et, il faut dire, on va assister à une phase de poule à deux vitesses.

À partir de maintenant, les matchs se jouent simultanément. Le Brésil débute en infligeant une sévère correction aux suédois (7-1), avec un quadruplé d'Ademir, devant les 181.000 spectateurs du Maracanã qui y croient de plus en plus vu la qualité du jeu. L'Espagne et l'Uruguay se neutralisent au Pacaembu de São Paulo sur le score de 2-2. Le Brésil affrontent l'Espagne et les battent 6-1. L'Uruguay passe la Suède dans le dernier quart d'heure de la rencontre grâce à un doublé de Miguez pour battre 3-2 les scandinaves. Le 16 juillet à 15h00, au Pacaembu, la Suède s'assurent la 3ème place en battant 3-1 l'Espagne. La Roja terminera 4ème ce qui constituera son meilleur résultat avant l'épopée en 2010, tandis que pour la Suède, le rendez-vous avec une finale de Coupe du Monde s'en est que renvoyé. 

Mais en même temps, à Rio de Janeiro, se jouait un match qui allait tant changer la face du football brésilien. Un match qui allait devenir l'un des plus cultes de l'Histoire de ce sport. Non, du sport en général. Accrochez vos ceintures, car nous allons voir ce qu'il s'est passé lors ce 16 juillet 1950, entre 15h00 et 16h59, au Maracanã, lors du dernier match décisif de cette édition que l'unique mot de "Maracanazo" suffit à en évoquer le scénario.

16 juillet 1950: joie et tragédie

Deux équipes, deux enjeux différents, deux veilles de matchs différentes.

Le Brésil est à priori confortable. Suite au match nul de l'Uruguay face à l'Espagne, les joueurs pourraient devenirs champions du monde même avec un match nul. Attention cependant à la défaite... Qui n'est pas envisagée cela dit. Une erreur en considérant que l'Uruguay est une véritable force tranquille qui a joué plus d'un tour à la Seleção par le passé. Mais le Brésil, et surtout ses dirigeants, veulent une victoire nette, sans bavure, un sans faute dans le groupe. La presse célèbre déjà la victoire, avec des articles aux titres très parlant tels que "La victoire est à nous" ou "Nous vaincrons l'Uruguay". Toute cette pression va fatalement retomber sur les joueurs.

Ceux-ci sont au camp d'entraînement de la Barra da Tijuca, un coin paradisiaque où règne la paix et dont le silence n'est perturbé que par le bruit de la camionnette qui amène les centaines de lettres des fans brésiliens aux joueurs. Flavio Costa, l'entraîneur, est contraint de les arracher à ce coin paradisiaque pour les amener au centre de Rio de Janeiro, au Stade du São Januario (où joue le Vasco da Gama) où les attendent, quelques heures à peine avant le match, une myriade de politiques qui veulent absolument s'entretenir avec l'équipe lors d'un dîner. L'un d'eux demandera même de monter que dans les rues du pays, les cobras ne faisaient pas légion, sous-entendu qu'après que tout soit fini, et quand le Brésil sera champion du monde, le monde saura enfin que le pays compte. Cela dit, les joueurs n'ont pas le temps de manger à ce dîner, ils doivent à chaque fois se lever, saluer une personnalité politique qui veulent absolument les voir, se rassoir, et puis continuer ce rituel avec la prochaine personne venant les déranger. Ils ne mangeront que quelques sandwichs une fois dans les vestiaires, qui furent compliqués d'atteindre car l'engouement de la finale causa un énorme embouteillage qui les bloquèrent de longues minutes en route. Pour ajouter de l'huile sur le feu, le bus a même un léger accident et le capitaine, Augusto, prend même un sacré coup sur la tête.

De son côté, l'Uruguay est apparemment tranquille même si des tensions vont se ressentir la veille du match. Elle loge dans un hôtel à Copacabana où les employés de l'hôtel font le signe "4" des doigts, car c'est le minimum de buts que le Brésil marquera pour les battre. Le Capitaine, le légendaire Obdulio Varela, un homme intransigeant qui a mené la grève des footballers professionnels dans son pays, se fâche contre un dirigeant du Peñarol qui a suivi l'équipe. Ce dernier, sans doute intimidé par l'atmosphère régnante dans le pays, osa dire que l'Uruguay aurait accompli son devoir si elle ne perdait pas le lendemain. Ce dirigeant, que Varela avait dans le nez vu qu'il avait tenté de le corrompre lors de la grève en lui offrant une cuisine à kérosène pour son retrait des grévistes, l'agrippe par le col et lui rétorque que le devoir sera accompli si la Celeste ressortait championne. Ce même Varela avait acheté le plus de copies possible des journaux louant à l'avance la victoire brésilienne et avait tapissé les murs et les sols des salles de bains des chambres d'hôtels de ces camarades. Cependant, l'Uruguay arrive tranquille à l'alors nommé Estadio Municipal, autrement dit le Maracanã, et se dirige vers les vestiaires. Des supporters trouvent néanmoins des failles dans les parois et l'une d'elle porte directement sur le vestiaire uruguayen et, immanquablement, quelques pétards sont envoyés pour déranger les joueurs. Les uruguayens sont, comme dit précédemment, assez calmes. Ils ont même apportés des matelas et quelques joueurs, comme Gambetta, s'endorment même pendant une heure ou deux.

Le Brésil arrive à peine qu'ils doivent d'abord manger puis s'échauffer. À 14h38 les joueurs entrent sur le terrain accompagnés par les cris et les chants des près de 200.000 spectateurs présents au stade. Du jamais vu depuis l'Empire romain. L'Uruguay, comme toutes les équipes affrontant le Brésil, entre en second, mais avant ça, Varela arrête ses joueurs. Il sait pertinemment que ses joueurs ne doivent pas lever le regard vers les tribunes, qu'ils ne doivent pas être intimidés. Il ponctue son discours d'une phrase restée célèbre en Uruguay: "Los de afuera son de palo" (Ceux qui sont dehors sont faits en bois = ceux qui sont dehors n'existent pas)

Le match est entouré par une aura mythique alimentée par les joueurs eux-mêmes. Tout n'est pas forcément vrai, tout n'est pas forcément faux. Comme le fait que Varela arrête le lancer de pièce de l'arbitre pour désigner le terrain, et dise à celui-ci de laisser les brésiliens choisir car, de toute façon, l'Uruguay gagnera. L'arbitre, George Reader, 53 ans, dont c'est certainement la dernière partie, accepte. Le match commence à 15h00 pile. Un match tendu en première mi-temps. Le Brésil joue pour le pays, l'Uruguay joue pour soi, mais les enjeux sont identiques. La Coupe Rimet attend le vainqueur que tout le monde sauf le onze uruguayen identifie comme étant le Brésil. Qui pourrait leur donner tord cependant? Ils sont à domicile, avec une équipe jouant un football très séduisant, devant 200.000 personnes les encourageants et, en prime, deux résultats sur trois pour être champion. De plus, les deux équipes se sont affrontées par trois fois lors de la Copa Rio Branco, deux mois avant la compétition, avec comme bilan deux victoires brésilienne contre une rioplatense. Les hôtes sont, pour finir, champions d'Amérique du Sud en titre en ayant d'ailleurs battu l'Uruguay 5-1.  Autant dire que les nombres étaient en faveur de la Seleção. Le destin seul pourrait contredire cette vérité. Et les lois du football, dont la loi n°1: un match n'est terminé que lorsque l'arbitre siffle.

Le Brésil joue avec Moacir Barbosa dans les cages. Devant lui, une ligne de trois avec Juvenal, Bigode et Augusto. Les milieux de terrains étaient Danilo et Bauer, et devant les 5 d'attaques composés de Zizhno et Jair en retrait, Chico, natif à la frontière uruguayenne et les détestant profondémment, sur l'aile gauche, Friaça sur l'aile droite, et Ademir en pointe. L'Uruguay répond avec Roque Maspoli dans les cages, l'un des meilleurs gardiens de l'Histoire de l'Amérique du Sud. Comparé aux Brésiliens qui jouent le WM classique de Chapman, les Uruguayens se présentent avec le "metodo" (W-W) qui a fait la gloire de l'Italie en 1934 et 1938. Donc deux défenseurs, Gonzales et Tejera suppléé par Varela qui joue milieu défensif central/libéro. Ce dernier est accompagné par Schubert, dit Mono, Gambetta, l'un des premiers vrai box to box du jeu, et Victor Andrade, neveu de Jose Leandro, champion en 1930. Ensuite, ligne de 5 avec Perez et "El Futbol", Schiffino, un joueur aussi génial qu'élégant qui enchantera San Siro par la suite, en retrait. Moran sur l'aile gauche, Ghiggia sur la droite, Miguez en pointe.

Le sélectionneur uruguayen, Juan Lopez Fontana, avant le match, fait part de son envie de jouer de manière défensive pour contrer le Brésil. Pour Varela, c'est non! Il dit clairement à ses coéquipiers que jouer défensivement contre ce Brésil les mènerait à une défaite. C'est comme si, vous le verrez, ce joueur avait tout prévu de ce match, comme s'il avait eu la veille un rêve prémonitoire lui informant de tout ce qu'il se passerait le lendemain. Il a surtout en tête l'attitude défensive eue contre l'Espagne et la Suède, résultant en 4 buts encaissés en 2 matchs. Le début de match est cependant à l'avantage des brésiliens qui attaquent sans relâche. Mais la ligne uruguayenne ne bronche pas. La première mi-temps se termine sans vraiment d'occasions dangereuses, mis à part un tir de Miguez mourant sur le poteau de Barbosa. C'est lors de la pause que le match se décidera: Ghiggia va voir Perez, qui joue de son côté, pour lui demander un "une-deux" pour forcer Bigode à monter pour assister Danilo et libérer un espace sur le flanc droit qu'il pourra utiliser pour faire mal aux joueurs de la Seleção.

Cependant, à peine une minute après la reprise du jeu, Friaça envoie un tir croisé rasant dans les filets. Le stade implose littéralement, les fans sont déjà sûrs et certains que l'Uruguay ne se relèvera pas. Varela prend alors la balle et se dirige très lentement vers le juge de touche et proteste pour un hors-jeu. En réalité il s'en fiche de cet hors-jeu: il veut calmer le public. Il sait que si le jeu reprend tout de suite, le Brésil, sur les ailes de l'enthousiasme, pourrait en marquer un autre, compromettant sérieusement les chances de la Celeste de remporter le match. Il rapporte, la réclamation refusée, le ballon, toujours aussi lentement, le ballon au centre du terrain. Il se retourne vers ses coéquipiers et crient "Maintenant, il est l'heure de gagner!" avant de reprendre sa place. Tout ce petit numéro aura eu son effet. À la 66ème Ghiggia et Perez mettent en place leur plan machiavélique qui fonctionne à la perfection. Ghiggia, esseulé, met une passe en retrait à Schiaffino. Ce dernier avait été grondé par Lopez pour sa mi-temps selon lui décevante et avait hâte de prouver le contraire à son sélectionneur. Son intention est de frapper la balle pour l'envoyer vers le second poteau, mais sa cheville n'est pas assez souple et la balle se dirige vers le premier poteau, sous la lucarne, qui bat Moacir Barbosa.

Le match devient frénétique, le Brésil sentant le vent tourner. Ils auraient pu tenter de jouer de manière plus conservative: sur le 1-1, le Brésil est toujours Champion du monde. Mais non, il fallait une victoire nette. Champion sur un match nul, et puis quoi encore. Et sur une contre-attaque à la 79ème Ghiggia se retrouve seul sur le flan droit et pénètre dans la surface adverse. STOP! Retour en arrière.

Retour le 9 juillet 1950. Il existe des images télévisées de ce mondial et si vous les recherchez, vous pourrez les retrouver facilement. Cependant, certains matchs ne bénéficièrent pas d'une couverture télévisuelle et, parmi ceux-ci, le match entre l'Uruguay et l'Espagne valant pour la première journée de la seconde phase de poule. Et c'est dommage, car, si Barbosa avait n'avait ne fut-ce que vu ces images, il aurait remarqué que Ghiggia avait marqué dans la même position en feintant un centre et bernant le gardien espagnol sur son poteau. Mais il n'a jamais pu les voir, comme le reste des brésiliens par ailleurs, et Ghiggia refait la même. Et Barbosa tombe dans le panneau; il est hors de position, s'attendant à un centre. 2-1 pour l'Uruguay. Un silence de mort tombe sur le stade, avant qu'il ne reprenne à crier de plus belle. De l'enthousiasme et la joie on est passé à l'angoisse et la peur. Non, ce n'est pas possible! Le Brésil ne peut pas perdre. Pas ici, pas maintenant, pas après tout ce qu'ils ont fait. Le Brésil reprend à attaquer, mais ils sont frénétiques. Arrive un coup de coin, la dernière occasion du match. La balle arrive, déviée, et Gambetta attrape le ballon des mains. Le souffle suspendu, les supporters crient au pénalty tandis que Maspoli est en train d'insulter tous les saints du paradis et Gambetta avec. Mais Mono le rassure "On est champions, Roque, on est champions". Il est le seul, dans le capharnaüm général, à avoir entendu le triple coup de sifflet de Reader. L'Uruguay vient de remporter la Coupe du Monde pour la deuxième fois.

Les conséquences et la suite 

Le monde vient de voir les dernières minutes d'un match dont on se souviendra pendant très longtemps. Tous? Pas vraiment, non. On sait que Jules Rimet, certains de la victoire du Brésil, avait quitté les tribunes peu avant le deuxième but uruguayen pour réviser son discours final, félicitant le vainqueur brésilien et encourageant le deuxième rioplatense. Quelle ne fut sa surprise en constatant, à son retour, que le stade était devenu étrangement silencieux. Un silence qu'il définira de "morbide" et "difficile à supporter". Un regard au tableau des scores lui indiqua la raison, et il dut improviser un nouveau discours sur le tas. La cérémonie de remise des prix annulée, il donna la coupe discrètement à Obdulio Varela, qui la passa directement à l'un des dirigeant uruguayen, si bien qu'il n'existe aucune photo du capitaine de la Celeste tenant le trophée. Il existe un autre tour que Varela va jouer, et la victime sera Reader, l'arbitre cinquantenaire qui vient d'arbitrer son dernier match, et quel dernier match! Il s'approche de Varela et demande s'il peut avoir le ballon du match. Varela, comme s'il avait tout prévu encore une fois, demande à ses coéquipiers d'amener LES ballons. En effet, ses coéquipiers amènent deux ballons, et Varela indique avec insistance que celui des deux qui est le plus usé est forcément le ballon du match. Reader tombe dans le piège avec tout ses vêtements, prend le ballon, remercie, et se dirige vers les vestiaires. Comme vous vous en doutez, c'était l'autre ballon celui du match, et il est aujourd'hui exposé aux côtés des chaussures de Varela au Museo del Futbol de Montevideo. Reader rentra chez lui à Southampton où il devint directeur de collège, le ballon qu'il a emmené avec lui sur sa cheminée, à jamais ignorant d'avoir été gentiment berné par le capitaine uruguayen.

Pour le Brésil, dire que ce final de match a été une véritable tragédie est un euphémisme. À la fin du match, une vague importante de suicide est recensée dans tout le pays. Un supporter au Maracanã s'est même tué en se jetant du haut d'une des tribunes. Le choc fut trop grand à encaisser. Une vague d'infarctus du myocarde due au choc de la défaite remplit les urgences des hôpitaux brésiliens. Cela dit, la plupart des brésiliens et des joueurs se comportèrent dignement, hormis un petit groupe qui, dans un hôtel, se sont battus avec des supporters uruguayens. Il y a eu des dégâts également en Uruguay: lors de célébrations, huit supporters trouvèrent la mort.

Pour le Brésil, cette défaite est synonyme de tragédie nationale. Nombre de joueurs ayant disputé cette Coupe du Monde prirent leur retraite internationale suite à la honte d'avoir perdu ce match. Mais celui qui a souffert toute sa vie de cette défaite est celui qui a subi ces deux buts en finale. Pour le restant de ses jours, Moacir Barbosa fut ostracisé, rejeté par nombre de ces compatriotes, retenu comme le responsable principal de cette tragédie.  Il mourut en 2000 sans connaître la rédemption que le peuple lui offrit finalement suite à la demi-finale du mondial 2014, perdue 7-1 par le Brésil par l'Allemagne.

Aussi, le Brésil jouait en blanc à l'époque. Ces maillots furent à jamais retirés, symboles de défaite et de malchances, et les couleurs vertes et jaunes que nous lui connaissons aujourd'hui furent introduites. Le maillot blanc ne revint que lors de la Copa America 2019. L'Équipe nationale ne jouera plus aucun match pendant deux ans. Pire, ils ne jouèrent une nouvelle fois au Maracanã qu'en 1954. Mais comme le dit la légende, un phénix renait de ses cendres et ce Brésil ne fit pas exception. Deux joueurs convoqués mais qui ne jouèrent aucune minute, Nilton Santos et Castilho, devinrent de grands protagonistes lors des Coupes du Mondes suivantes. Car le Brésil sortira du trauma sportif huit ans plus tard et il en sortira vraiment bien.

Autre anecdote, cette fois-ci concernant Alcides Ghiggia. Ce dernier l'a dit lui-même, il était l'une des trois personnes à avoir fait pleurer le Maracanã avec le pape et Frank Sinatra. Un jour, en voyageant vers le Brésil, il dut passer par la douane. L'agent vérifia son passeport et le regarda soudainement en demandant: "Ghiggia... Ce Ghiggia?" "Oui, monsieuré. "Bon retour au Brésil!" lui dit l'agent en rendant son passeport brusquement. Les deux hommes se mirent soudainement à pleurer quand l'agent raconta qu'à cause de ce maudit but, il perdit son père, terrassé par un infarctus. Ghiggia fut le dernier joueur en vie de cette finale. Il s'est éteint d'une crise cardiaque à l'âge de 88 ans le 16 juillet 2015, exactement 65 ans après cette finale. 

Et la suite pour la Coupe du Monde? Celle-ci continue évidemment. Initialement l'édition suivante devait avoir deux ans après celle de 1949, donc en 1951. Mais avec le changement d'année pour cette quatrième édition, l'édition suivante fut postposée à quatre ans plus tard, en 1954. Et là-aussi nous attend une finale mythique, entre grande revanche d'un côté et défaite douloureuse de l'autre. Alors, si vous êtes prêts, attachez vos ceintures, car nous partirons en Suisse pour explorer les moindre recoins de la Coupe du Monde de 1954.

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