Quand le Rapid Vienne domina le football allemand
Publié le 18 juin 2024
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Le Rapid Vienne
Le Sportklub Rapid Wien, plus connu chez nous sous le nom du Rapid Vienne. Un club historique de l'Autriche. Avec son rival historique, L'Austria, il a révolutionné à sa façon le football d'Europe centrale. Et notamment, le Rapid participa pendant la Seconde Guerre mondiale au championnat allemand de football. Avec des résultats surprenants... Mais pas pour l'époque.
Le Rapid Vienne avant 1938
Le Rapid est, dès sa fondation en 1899, un des clubs majeurs d'Autriche. Leur premier championnat est remporté en 1912. Vous allez me dire "mais il y a 13 ans entre 1899 et 1912" et je vous dirais "oui". Mais cette édition de 1912 est la première du championnat autrichien. Le Rapid est la première équipe à remporter le championnat national.
L'équipe va dominer le championnat. C'est simple, sur 11 saisons, le club va remporter par 8 fois le championnat. C'est à cette époque que l'hégémonie du club sera concurrencée par la montée de deux clubs, eux aussi implantés dans la capitale: L'Austria, et surtout au niveau national, l'Admira.
L'Austria Vienne va surtout briller internationalement. À l'époque, l'Europe du football voyait s'affronter les clubs autrichiens, suisses, italiens, hongrois, roumains, tchécoslovaques et yougoslaves dans la Coupe Mitropa. Cette compétition fut créée en 1927 par Hugo Meisl, grand monsieur du football qui est à l'origine de la Fédération autrichienne de football et qui fut, de 1912 à 1937, le sélectionneur de l'équipe nationale autrichienne. Les connaisseurs de cette époque l'auront compris: Meisl était le sélectionneur du Wunderteam. Le Rapid gagnera l'édition de 1930 de la compétition, après deux finales perdues en 1927 et 1928, et l'Austria Vienne en 1933 et 1936. À cela se rajoute le First Vienna FC, qui remporte la compétition en 1931 à la suite d'un derby autrichien contre le Wiener Sport Club. Ces quatre clubs étaient un peu les 4 Fantastiques du football autrichien des années 1930.
Bref, les clubs autrichiens étaient de sérieux adversaires et il ne fallait pas les sous-estimer. Cela se ressentait aussi au sein de l'équipe nationale, nommée la Wunderteam et à raison. L'équipe est une sérieuse concurrente aux victoires finales des compétitions internationales dès la fin des années 1920, sous la direction de Hugo Meisl. L'équipe ne participe pas à la Coupe du Monde 1930 mais brille en 1934, éliminée dans la polémique face aux hôtes italiens. Entre-temps, l'Autriche remporte la deuxième édition de la Coupe Internationale, disputée entre 1931 et 1932. Le noyau dur de l'équipe était composé de joueurs des grands clubs de la capitale, avec également des joueurs de FC Vienne. Le Rapid a notamment fourni le capitaine de l'équipe, Josef Smistik, et l'un des plus grands attaquants de l'époque: Josef Bican. Pour vous faire une idée de son niveau, ce joueur a inscrit 850 buts en 550 matchs. Une véritable menace, qui associée au génie de celui qui est considéré comme le plus grand joueur de l'histoire du pays, Matthias Sindelar (600 buts pour l'Austria Vienne!), faisait trembler les défenses européennes.
Mais cettte idylle va s'interrompre…
Annexion et conséquences
Inutile de vous faire un cours d'Histoire. En 1933, Adolf Hitler monte au pouvoir en Allemagne et porte avec lui toute sa mégalomanie génocidaire eugéniste. L'Autriche ne fait pas exception dans ses plans, et en 1938, après moult péripéties que je survolerai allègrement, les nazis allemands et autrichiens s'associent pour annexer l'Autriche à l'Allemagne nazie. La Wermarcht entre dans le pays le 12 mars.
Outre l'impact bien connu de tous des actions nazies, le sport s'en retrouve impacté. La Wunderteam se retrouve démantelée, obligée de jouer pour le maillot du Reich. Matthias Sindelaar refusera, se retrouvera traqué, et sera retrouvé mort en 1939, officiellement d'une asphyxie, probablement d'un homicide ou d'un suicide. Bican, qui était parti du Rapid pour l'Admira en 1935, était désormais un joueur du Slavia Prague, club auquel il dédiera ses plus belles années, et il se naturalisera tchécoslovaque par la suite. Le reste… Obligés de jouer pour l'Allemagne.
Le Championnat fut annexé lui aussi, d'une certaine façon. Les clubs autrichiens furent forcés à jouer dans une sorte de championnat hybride, nommé Gauliga, et actif depuis la montée de Hitler au pouvoir. La Gauliga Ostmark devient le nom du championnat autrichien qui passe du statut national à celui de régional. Et le Rapid va montrer la puissance européenne qu'il était à l'époque.
Coupe d'Allemagne 1938
Dès 1938, le Rapid montre qu'il est un concurrent sérieux en remportant notamment la Tschammerpokal, ancêtre de la Coupe d'Allemagne actuelle. Le Rapid Vienne entre en compétition dès les quarts de finale... En quelque sorte. Car les quarts de finale étaient alors divisés en zone géographique. C'étaient, en quelque sorte, des huitièmes de finale servant de barrage, et divisés entre clubs allemands et autrichiens: les Allemands dans l'Altreich Elimination et les Autrichiens dans l'Ostmark Elimination. Le Rapid se défait donc de l'Austro Fiat Vienne pour devenir un des quatre clubs atteignant les quarts de finale conjoints, où les quatre équipes allemandes et les quatre équipes autrichiennes se rencontrent dans un tournoi final.
En quart, le Rapid se défait du Waldhof Mannheim, non sans peine, sur le score de deux buts à trois à l'extérieur. En demi-finale, le club rencontre le FC Nuremberg. Ce club était à l'époque l'un des cadors des clubs allemands, mais il s'incline 2-0 face aux Viennois. En finale, le club se débarrasse du FSV Francfort sur le score de 3-1. Le Rapid Vienne vient de remporter la compétition. Mais ce n'est pas l'exploit le plus retentissant de son histoire.
Championnat 1940-1941
La saison 1940-41 voit la huitième édition de ce championnat hybride. Avant de commencer, parlons de son fonctionnement. Le championnat de la Gauliga qualifiait 20 équipes qui allaient se répartir en quatre groupes, débouchant sur un tournoi à élimination directe. L'organisation de cette partie est, en soi, très particulière, mais j'y reviendrai plus tard.
Ces vingt équipes sont les vingt gagnantes des championnats régionaux, c'est à dire des différentes Gauliga. La Gauliga Westphalie voit, par exemple, se qualifier le Schalke 04, à l'époque la plus puissante équipe allemande. La Gauliga de Bavière voit se qualifier le TSV Munich 1860, qui à l'époque était un cran au-dessus du Bayern. Il y a même un club français: suite à l'annexion de l'Alsace au Reich, cette saison 1940-41 voit l'arrivée d'un nouveau championnat régional, la Gauliga Elsass, et le FC Mulhouse participe donc à la compétition. Le Rapid se qualifie via sa première place lors de la Gauliga Ostmark.
Le championnat se compose donc de quatre groupes. Si les groupes 3 et 4 sont des groupes classiques à quatre équipes, les groupes 1 et 2 sont, quant à eux, divisés en deux sous-groupes de 3 équipes chacun. Les deux gagnantes des sous-groupes s'affrontent dans une sorte de finale aller-retour, qualifiant l'équipe aux demi-finales. Je pense, à titre personnel, qu'une telle organisation fut pensée pour que chaque équipe puisse disputer le même nombre de rencontres. Les phases de groupes se jouant dans une phase aller-retour, l'équipe gagnante du groupe de trois joue au total quatre matchs et ensuite deux matchs aller-retour pour la qualification définitive, donc au total six rencontres sont disputées. Ce nombre égale le nombre de matchs des équipes gagnantes des groupes 3 et 4, disputant six matchs chacun. Ensuite, chaque équipe s'affronte dans une phase finale en aller simple.
Les groupes 1 et 2 voient se qualifier le Dresdner SC, se débarrassant du Vorwartz Gleiwitz en finale de groupe 1, et l'ogre Schalke 04, éliminant le Hambourg SV en finale du groupe 2. Le VfL Cologne se qualifie de justesse dans le groupe 3, à un point devant les Kickers d'Offenbach. Dans le groupe 4, le Rapid domine, ne subissant qu'une défaite à domicile contre le Munich 1860 et un match nul contre le Stuttgarter Kickers. Notamment, le Rapid remporte un match 7-0 face au VfL Neckarau.
Et on passe aux demi-finales. Le Dresdner SC se présente face au Rapid Vienne, équipe qui remportera la coupe nationale cette année, et le match est disputé. La rencontre se termine 2 buts à 1. Mais de l'autre côté, le Schalke 04, le grand favori, à étrillé le VfL Cologne 4 buts à 1. Et donc, dans un jeune Olympianstadion de Berlin plein à craquer, inauguré à peine cinq ans plus tôt, la finale oppose le Schalke 04 et le Rapid Vienne.
22 juin 1941. Le même jour, à Dresde, le Dresdner remporte la troisième place du championnat en refilant un autre 4-1 au pauvre club de Cologne. Mais le monde est à Berlin. 95.000 spectateurs, et, parmi eux, Hitler lui-même. Le match commence fort… Pour le Schalke. À peine 5 minutes et Heinz Hinz porte le Schalke en avantage. Trois minutes plus tard, Hermann Eppenhoff se retrouve isolé dans la surface autrichienne et bat le gardien, Rudolf Raftl, d'un tir croisé précis. Les affaires ne s'arrangeront pas pour les Autrichiens qui subissent le 3-0. Heinz Hinz tire, Raftl bloque du pied, mais Hinz est le premier à arriver sur la balle et tire une seconde fois pour marquer.
Tout semble fini pour le Rapid, sauf qu'il existe une sorte de tradition au club. Depuis 1913, les supporters du Rapid ont l'habitude de chanter et de taper des mains, des pieds, des tambours… dans un rythme soutenu et constant. Le Rapidviertelstunde, comme on le nomme depuis 1918, est une des plus vieilles pratiques de supporters et nait car le Rapid est une équipe réputée comme une équipe tenace. Jusqu'à la fin, les supporters croiront à la victoire. Et ce match ne fera pas exception. Trois minutes après le 3-0 du Schalke, à la 60ème minute, Georg Schoors réduit le score. Puis vient le tour du héros du jour de monter dans les tours. À la 63ème minute, Franz "Bimbo" Binder, celui qui détient le record de buts de l'histoire du Rapid (1006 buts en 18 ans, parait-il, mais c'est à prendre avec des pincettes), ramène les autrichiens à une longueur des allemands. Puis, un pénalty est sifflé trois minutes plus tard, et Binder transforme pour le doublé. 3-3. Et ce n'est pas fini. À la 71ème, toujours ce diable de Binder trompe le gardien d'une magnifique frappe à peine en dehors de l'axe de pénalty et qui vient se loger dans la lucarne des buts allemands, malgré la tentative désespérée d'un défenseur de sauver les cages.
Il ne reste plus qu'à tenir. De 3-0 peu avant l'heure de jeu on est passé à un rocambolesque 4-3 à un quart d'heure de la fin. Et le Rapid tiens. Le Rapid est champion d'Allemagne. Et ce, en battant la meilleure équipe d'Allemagne.
Pour conclure
Comme vous le savez, cette situation ne durera pas. Le championnat autrichien retrouvera ses droits une fois la guerre terminée. Mais il restera que tout l'héritage de la Gauliga n'est pas perdu. Encore aujourd'hui, les championnats joués pendant cette période particulière sont comptabilisés comme des championnats allemands remportés, et il en va de même pour la coupe nationale. Ceci, avant la naissance de la Bundesliga actuelle, dans les années 1960. Et par conséquent, vous trouverez dans les vainqueurs du championnat allemand... Une équipe venant d'Autriche.
Aussi curieux que cela puisse paraître, ce championnat, pour la situation entourant le pays et pour la manière incroyable dont il a été remporté, est encore aujourd'hui une des fiertés du Rapid Vienne. Après tout, quel autre club peut se vanter d'apparaître parmi les vainqueur d'un championnat et d'une coupe nationale d'un autre pays encore existant? À mon avis, vraiment, vraiment pas beaucoup, à supposer qu'ils existent...