Novo futur - Sans titre
Publié le 21 avril 2025
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« Mais lorsque enfin la paix recourbera son arche,
Il faudra s’arranger pour qu’on ne puisse plus
Oublier qu’on ne vit que parce que l’on marche
Sur des ensevelis – et sous des disparus ! »
« Les Disparus », Le Vol de La Marseillaise, Edmond Rostand.
La terre était molle sous lui. Les flaques devenaient des ruisseaux de plus en plus imprévisibles ; la pluie faisait trembler le sol autour. Le ciel cendré couvrait tout, ne cédant ici et là que quelques filaments de lumière blafarde. Il laissa échapper un long soupir. Cette journée ne s’annonçait pas des plus faciles. Il gravit la première colline, contourna une brèche, s’arrêta. Sa compagne était partie de l’autre côté, ils devaient se rejoindre ensuite. Il examina le terrain. Ses membres s’enfonçaient à certains endroits du sol. La crête suivante n’était pas très éloignée mais les crevasses se faisaient plus grandes et nombreuses. Il s’approcha du bord de l’une d’elles, hésita un instant, puis entreprit d’y descendre. Une mare trouble qui ne laissait pas deviner sa profondeur occupait une majeure partie du fond de la faille. Il s’accrocha tant bien que mal à la paroi spongieuse, et atteignit le sol humide. Il fit précautionneusement le tour du gouffre liquide et tâta le mur. Il lui sembla à son goût, et commença donc à creuser. L’avancée était assez rapide, la matière molle et suintante s’enlevait presque sans efforts sous ses coups ; seule la rencontre de grandes roches blanches retardaient son évolution. Avec la matière enlevée, il faisait des tas, la trier, inspecter le moindre élément. Une fois que son tunnel fut assez profond pour rejoindre la plaine, il revint à l’entrée de sa galerie, jeta un regard sur l’amas qui encombrait maintenant la crevasse où il s’était originellement engouffré. Il ascensionna le mur abrupt et se retrouva au sommet de la colline. L’air emplissant ses trachées se fit moins putride. Il scruta la nappe dégoulinante de nuages fuligineux ; les violents clapotis des flaques grandissant inexorablement couvraient harmonieusement tous les bruits environnants. Non loin de lui, un mastodonte ébrouait ses plumes charbonnées tout en déchirant des monceaux de falaise. Il discerna un point noir se rapprochant de lui. Il reconnut sa femme. Elle se posa auprès de lui, et celui-ci lui indiqua la brèche. Ils y descendirent, empruntèrent le tunnel, et de là, elle lui expliqua comment se rendre à l’endroit où attendaient leurs petits. Ils se mirent donc à creuser de nouveau, jusqu’à atteindre les galeries où reposaient leur progéniture. Il remonta ensuite seul à l’entrée du boyau. Il s’approcha de ses tas, prit des morceaux dans l’un d’eux et, au fur et à mesure, les écrasa les uns contre les autres jusqu’à former une boule nauséabonde assez grande pour l’écraser complètement. Il en fit le tour, l’aspergea, et, avec effort, entreprit de la faire rouler dans les galeries jusqu’à son foyer. La sphère s’arrêta au centre de leur antre. Il rejoignit sa femme qui regardait tendrement leurs enfants s’éveillant peu à peu. L’odeur les animait. Dans quelques jours, ils n’auraient plus besoin d’eux et se nourriraient seuls. Sous terre, le martellement du ciel s’effaçait, la pénombre moite l’enveloppa d’une douce torpeur, il recroquevilla ses pattes sous son corps rectangulaire. Il fit bouger ses antennes. Sa femme s’occupait des petits, déjà plus grands que la veille. Il remonta le souterrain, contourna la mare bourbeuse, grimpa le long de la gorge. Le ciel s’était défait de son habit gris et exhibait son corps d’encre. La pluie s’était tue. De petits colosses bruissaient, fouillant, humaient de leur museau pointu un mont pas très éloigné, leur longue queue traînant dans les ruisseaux boueux. Ses élytres se soulevèrent légèrement, laissant passer le bout de ses ailes. Il leva la tête vers les astres, puis s’élança. Quittant la dépouille sur laquelle il était, une plaine jonchée de monticules de corps d’anciens géants s’étendant à perte vue s’offrit à ses yeux, lui promettant une éternelle prospérité.