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Citation du Syllabus pour Histoire de la pensée politique
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Nizeto
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Dernière actualisation : 18 mars 2025
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Première soumission13 mai 2024
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« L’histoire est le sens de la possibilité. »
Canguilhem
« L’historien et l’agent historique choisissent, tranchent et découpent, car une histoire vraiment totale les confronterait au chaos. [...] Même une histoire qui se dit universelle n’est encore qu’une juxtaposition de quelques histoires locales, au sein desquelles (et entre lesquelles) les trous sont bien plus nombreux que les pleins. Et il serait vain de croire qu’en multipliant les collaborateurs et en intensifiant les recherches, on obtiendrait un meilleur résultat : pour autant que l’histoire aspire à la signification, elle se condamne à choisir des régions, des époques, des groupes d’hommes et des individus dans ces groupes, et à les faire ressortir, comme des figures discontinues, sur un continu tout juste bon à servir de toile de fond. Une histoire vraiment totale se neutraliserait elle-même : son produit serait égal à zéro. Ce qui rend l’histoire possible, c’est qu’un sous-ensemble d’évènements se trouve, pour une période donnée, avoir approximativement la même signification pour un contingent d’individus qui n’ont pas nécessairement vécu ces événements, et qui peuvent même les considérer à plusieurs siècles de distance. L’histoire n’est donc jamais l’histoire, mais l’histoire-pour. Partiale même si elle se défend de l’être, elle demeure inévitablement partielle, ce qui est encore un mode de la partialité. Dès qu’on se propose d’écrire l’histoire de la Révolution française, on sait (ou on devrait savoir) que ce ne pourra pas être, simultanément et au même titre, celle du jacobin et celle de l’aristocrate. Par hypothèse, leurs totalisations respectives [...] sont également vraies. Il faut donc choisir entre deux partis : soit retenir principalement l’une d’elles ou une troisième (car il y en a une infinité), et renoncer à chercher dans l’histoire une totalisation d’ensemble de totalisations partielles ; soit reconnaître à toutes une égale réalité : mais seulement pour découvrir que la Révolution française telle qu’on en parle n’a pas existé. »
Lévi-Strauss
« À grands traits, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d'époques progressives de la formation sociale économique. Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme contradictoire du processus de production sociale, contradictoire non pas dans le sens d'une contradiction individuelle, mais d'une contradiction qui naît des conditions d'existence sociale des individus ; cependant les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles pour résoudre cette contradiction. Avec cette formation sociale s'achève donc la préhistoire de la société humaine. »
Marx
« Tocqueville, à la différence de Marx, et je pense qu’il avait raison, croit que le mouvement démocratique combiné avec la société industrielle multipliera les rangs intermédiaires. A ses yeux, les sociétés démocratiques seront caractérisées par le gonflement du volume des classes intermédiaires (classes au sens de catégories de Maïssane Rahimi revenus). Il y aura de moins en moins de gens très riches. Il y aura encore des gens très pauvres, mais le grand nombre sera au niveau moyen. D’où il conclut curieusement, et tout à fait contre les interprétations à la manière de Marx, que les sociétés démocratiques seront agitées et monotones, les hommes se disputeront avec une passion croissante, mais ils seront en fin de compte peu révolutionnaires. Il concevait une sorte de médiocrité tumultueuse et sans profondeur. »
Aron
« L’idée d’une autre société est devenue presque impossible à penser [...]. Nous voici condamnés à vivre dans le monde où nous vivons. »
Furet
« Les économistes ont une singulière manière de procéder. Il n’y a pour eux que deux sortes d’institutions, celles de l’art et celles de la nature. Les institutions de la féodalité sont des institutions artificielles, celles de la bourgeoisie sont des institutions naturelles. Ils ressemblent en ceci aux théologiens, qui, eux aussi, établissent deux sortes de religions. Toute religion qui n’est pas la leur est une invention des hommes, tandis que leur propre religion est une émanation de Dieu. En disant que les rapports actuels — les rapports de la production bourgeoise — sont naturels, les économistes font entendre que ce sont là des rapports dans lesquels se crée la richesse et se développent les forces productives conformément aux lois de la nature. Donc ces rapports sont eux- mêmes des lois naturelles indépendantes de l’influence du temps. Ce sont des lois éternelles qui doivent toujours régir la société. Ainsi il y a eu de l’histoire, mais il n’y en a plus. Il y a eu de l’histoire, puisqu’il y a eu des institutions de féodalité, et que dans ces institutions de féodalité on trouve des rapports de production tout à fait différents de ceux de la société bourgeoise, que les économistes veulent faire passer pour naturels et partant éternels. »
Marx
« le Citoyen de l’Etat parfait est pleinement et définitivement satisfait par cet Etat. Rien ne change donc plus et ne peut plus changer dans cet Etat universel et homogène. Il n’y a plus d’Histoire, l’avenir y est un passé qui a déjà été ; la vie y est donc proprement biologique. Il n’y a donc plus d’Homme proprement dit. [...] L’Homme meurt en tant que tel. La fin de l’Histoire est la mort de l’Homme proprement dit. »
Kojève
« j’ai compris peu après [la publication du livre] (1948) que la fin hégélo-marxiste de l’Histoire était non pas encore à venir, mais d’ores et déjà un présent. En observant ce qui se passait autour de moi et en réfléchissant à ce qui s’est passé dans le monde après la bataille d’Iéna, j’ai compris que Hegel avait raison de voir en celle-ci la fin de l’Histoire proprement dite. Dans et par cette bataille, l’avant-garde de l’humanité a virtuellement atteint le terme et le but, c’est-à-dire la fin de l’évolution historique de l’Homme. Ce qui s’est produit depuis ne fut qu’une extension dans l’espace de la puissance révolutionnaire universelle actualisée en France par Robespierre-Napoléon. Du point de vue authentiquement historique, les deux guerres mondiales avec leur cortège de petites et grandes révolutions n’ont eu pour effet que d’aligner sur les positions historiques européennes (réelles ou virtuelles) les plus avancées, les civilisations retardataires des provinces périphériques. Si la soviétisation de la Russie et la communisation de la Chine sont plus et autre chose encore que la démocratisation de l’Allemagne Impériale (par le truchement de l’hitlérisme) ou l’accession du Togo à l’indépendance, voire l’auto-détermination des Papous, c’est uniquement parce que l’actualisation sino-soviétique du bonapartisme robespierrien oblige l’Europe postnapoléonienne à accélérer l’élimination des nombreuses séquelles plus ou moins anachroniques de son passé pré-révolutionnaire. D’ores et déjà, ce processus d’élimination est d’ailleurs plus avancé dans les prolongements nord- américains de l’Europe qu’en Europe elle-même. On peut même dire que, d’un certain point de vue, les Etats-Unis ont déjà atteint le stade final du “communisme” marxiste, vu que, pratiquement, tous les membres d’une “société sans classes” peuvent s’y approprier dès maintenant tout ce que bon leur semble, sans pour autant travailler plus que leur cœur ne le leur dit. Or, plusieurs voyages comparatifs effectués (entre 1948 et 1958) aux Etats-Unis et en U.R.S.S. m’ont donné l’impression que si les Américains font figure de sino- soviétiques enrichis, c’est parce que les Russes et les Chinois ne sont que des Américains encore pauvres, d’ailleurs en voie de rapide enrichissement. J’ai été porté à en conclure que l’American way of life était le genre de vie propre à la période post- historique, la présence actuelle des Etats-Unis dans le Monde préfigurant le futur “éternel présent” de l’humanité tout entière. »
Kojève
« La configuration du procès social d’existence, c’est-à-dire du procès de production matérielle, [...] est là comme produit d’hommes qui se sont librement mis en société, sous leur propre contrôle conscient et selon leur plan délibéré »
Marx
« Dans la vraie démocratie l’État politique disparaîtrait »
Marx
. « Le gouvernement des personnes fait place à l’administration des choses »
Engels
« Une classe opprimée est la condition vitale de toute société fondée sur l'antagonisme des classes. L'affranchissement de la classe opprimée implique donc nécessairement la création d'une société nouvelle. [...] Est-ce à dire qu'après la chute de l'ancienne société il y aura une nouvelle domination de classe, se résumant dans un nouveau pouvoir politique ? Non. La condition d'affranchissement de la classe laborieuse c'est l'abolition de toute classe, de même que la condition d'affranchissement du tiers état, de l'ordre bourgeois, fut l'abolition de tous les états et de tous les ordres. La classe laborieuse substituera, dans le cours de son développement, à l'ancienne société civile une association qui exclura les classes et leur antagonisme, et il n'y aura plus de pouvoir politique proprement dit, puisque le pouvoir politique est précisément le résumé officiel de l'antagonisme dans la société civile. »
Marx
« Les Grecs appelaient politique ce qui était propre à la polis [cité]. Dans cette acception spécifique, le terme référait à la cité identifiée à l’ensemble des citoyens qui en constituaient le fondement. La polis créait le seul véritable lien entre les citoyens hors de l’univers domestique. [...] Pour les Grecs, conséquemment, le contraire de “politique” était “privé”, “personnel”, “égoïste”. Politique équivalait à “commun” (koinos, xynos) et se rapportait à ce qui était l’affaire de tous. Les Grecs lièrent si puissamment ce terme — dans sa signification spécifique — à la cité des citoyens libres et égaux, qu’il finit par désigner le contraire de “despotique”, voire de toute forme de domination d’une minorité sur une majorité. Aussi, élargir les rangs d’une oligarchie revenait-il à la rendre “plus politique”. Thucydide appelle “politique” la forme juste d’une constitution fondée sur l’égalité. L’autorité “politique” consiste, selon Aristote, dans l’art de gouverner de gens libres et égaux. [...] A l’époque moderne, en revanche, [...] le mot “politique” se rapporte à l’Etat, qui s’affirme contre les factions adverses au cours des guerres de religion. [...] “Politique” désigne alors un mode d’action, dont on pouvait clairement identifier les spécificités au regard des exigences du christianisme et des nouvelles possibilités “techniques” de l’Etat moderne. Ces spécificités, Machiavel, le premier, les énonça ; pour cela, il fut condamné par des adversaires qui, rien que de normal, les reprirent tout de suite à leur compte : l’action politique est le fait d’un cercle relativement étroit et exclusif d’hommes politiques ; elle n’est, en conséquence, pas bridée par certaines obligations ; et de puissantes instances externes, telle l’Eglise, existent qui aident également à tenir à distance de l’action politique. C’est ainsi que “politique” devint le synonyme de “roué”, “rusé”, “finaud” et “faux”. La politique, d’une manière générale, éthiquement neutre, peut être définie à la suite de Frédéric II comme “la science d’agir toujours par des moyens convenables conformément à ses intérêts”. Cette science, cet art, les Grecs l’avaient bien évidemment eux aussi pratiqué. »
Meier
« Ce qui fait une cité (c’est) d’avoir en commun des notions comme le bien, le mal, le juste et l’injuste »
Aristote
« La fin d’une cité, c’est la vie heureuse (eu zên, bien vivre) »
Aristote
« la guerre est simplement la continuation de la politique par d’autres moyens »
von Clausewitz
« La guerre est un véritable instrument politique, la continuation du commerce [Verkehr, rapport] politique par d'autres moyens »
von Clausewitz
« La politique est la direction ou l’influence exercée sur la direction d'un groupement politique, aujourd'hui par conséquent d’un État. »
Weber
« L’État est cette communauté humaine qui, à l'intérieur d'un territoire déterminé, revendique pour elle-même et parvient à imposer le monopole de la violence physique légitime. »
Weber
l’État est un rapport de domination exercé par des hommes sur d'autres hommes. »
Weber
« La “politique” signifierait donc pour nous le fait de participer au pouvoir ou de chercher à influer sur sa répartition, que ce soit entre États ou, au sein d'un État, entre les groupes d'hommes qu'il inclut. »
Weber
« La distinction spécifique du politique, à laquelle peuvent se ramener les actes et les mobiles politiques, c’est la discrimination de l’ami et de l’ennemi. [...] Le sens de cette distinction de l’ami et de l’ennemi est d’exprimer le degré extrême d’union et de désunion, d’association ou de dissociation ; elle peut exister en théorie et en pratique sans pour autant exiger l’application de toutes ces distinctions morales, esthétiques, économiques ou autres. L’ennemi politique ne sera pas nécessairement mauvais dans l’ordre de la moralité ou laid dans l’ordre esthétique, il ne jouera pas forcément le rôle d’un concurrent au niveau de l’économie, il pourra même, à l’occasion, paraître avantageux de faire des affaires avec lui. Il se trouve simplement qu’il est l’autre, l’étranger, et il suffit, pour définir sa nature, qu’il soit, dans son existence même et en un sens particulièrement fort, cet être autre, étranger et tel qu’à la limite des conflits avec lui soient possibles qui ne sauraient être résolus ni par un ensemble de normes générales établies à l’avance, ni par la sentence d’un tiers, réputé non concerné et impartial. »
Schmitt
« Le dynamisme du politique peut lui être fourni par les secteurs les plus divers de la vie des hommes, il peut avoir son origine dans des antagonismes religieux, économiques, moraux ou autres ; le terme de politique ne désigne pas un domaine d’activité propre, mais seulement le degré d’intensité d’une association ou d’une dissociation d’êtres humains dont les motifs peuvent être d’ordre religieux, national (au sens ethnique ou au sens culturel), économique ou autre, et provoquent, à des époques différentes, des regroupements et des scissions de types différents. Une fois réalisée, la configuration ami-ennemi est de sa nature si puissante et si déterminante que, dès le moment où il provoque ce regroupement, l’antagonisme non politique repousse à l’arrière-plan les critères et les motifs précédemment valables, qui étaient purement religieux, purement économiques ou purement culturels, pour se soumettre aux conditions et aux conséquences totalement autres et originales d’une situation désormais politique, souvent très illogiques et irrationnelles par rapport au point de départ purement religieux, purement politique ou de quelque autre “pureté”. Quoiqu’il en soit, est politique tout regroupement qui se fait dans la perspective de l’épreuve de force. »
Schmitt
« Ce que Lénine a pu apprendre de Clausewitz, et il l’a appris à fond, ce n’est pas seulement la célèbre formule de la guerre, continuation de la politique. C’est aussi cette conviction que la distinction de l’ami et de l’ennemi est, à l’ère révolutionnaire, la démarche primaire et qu’elle commande aussi bien la guerre que la politique. Seule la guerre révolutionnaire est une guerre véritable aux yeux de Lénine, parce qu’elle naît de l’hostilité absolue. Tout le reste n’est que jeu conventionnel. »
Schmitt
« Si la guerre, entendue au sens de la guerre que se livrent deux États par leurs armées, est bien, selon Clausewitz, “la politique continuée par d’autres moyens”, alors il faut dire que la politique est la guerre (de classe) continuée par d’autres moyens : le droit, les lois politiques et les normes idéologiques »
Althusser
. « Formellement, le rapport de production capitaliste se présente comme un rapport juridique : d’achat et de vente de la force de travail. Pourtant ce rapport ne se réduit ni à un rapport juridique, ni même à un rapport politique, ni non plus à un rapport idéologique. La détention des moyens de production par la classe capitaliste (qui se tient derrière chaque capitaliste individuel) a beau être sanctionnée et réglée par les rapports juridiques (dont l’application suppose l’État) : elle n’est pas un rapport juridique, mais un rapport de force ininterrompu, depuis la violence ouverte de la dépossession dans la période de l’accumulation primitive, jusqu’à l’extorsion contemporaine de la plus-value. La vente de la force de travail de la classe ouvrière (qui se tient derrière chaque travailleur productif) a beau être sanctionnée par des rapports juridiques : elle est un rapport de force ininterrompu, une violence faite aux dépossédés, qu’ils passent de l’armée de réserve au travail ou inversement. [...] Si la guerre, entendue au sens de la guerre que se livrent deux États par leurs armées, est bien, selon Clausewitz, « la politique continuée par d’autres moyens », alors il faut dire que la politique est la guerre (de classe) continuée par d’autres moyens : le droit, les lois politiques et les normes idéologiques. Mais sans cette guerre, sans cette violence, sans la violence de l’exploitation de classe, on ne peut comprendre ni le droit ni les lois, ni l’idéologie. Le rapport de classe est donc un rapport de lutte, de force “antérieur à tout droit”, et c’est nécessairement un rapport antagoniste. C’est ce rapport inconciliable qui réalise le primat de la lutte des classes sur les classes. C’est cette “loi”, non juridique, non politique, de la lutte des classes qui “conduit nécessairement” (Marx) non seulement à la dictature de la classe dominante, mais aussi à l’alternative : ou dictature de la bourgeoisie, ou dictature du prolétariat. On imagine sans peine que cette conception n’ait rien à voir avec “l’économie politique”, la sociologie ou la psychologie, ces formations de l’idéologie bourgeoise dont le marxisme n’a que faire puisque ce sont les armes mêmes de la lutte de classe bourgeoise dans l’idéologie de la “société”. »
Althusser
« Pour faire une analyse non économique du pouvoir, de quoi, actuellement, disposet-on ? Je crois qu’on peut dire qu’on dispose vraiment de très peu de chose. On dispose [...] de cette affirmation que le pouvoir n’est pas premièrement maintien et reconduction des relations économiques, mais, en lui-même, primairement, un rapport de force. [...] Si le pouvoir est bien en lui-même mise en jeu et déploiement d’un rapport de force [...], ne faut-il pas l’analyser d’abord et avant tout en termes de combat, d’affrontement ou de guerre ? On aurait donc [...] une hypothèse, qui serait : le pouvoir, c’est la guerre, c’est la guerre continuée par d’autres moyens. Et, à ce moment-là, on retournerait la proposition de Clausewitz et on dirait que la politique, c’est la guerre continuée par d’autres moyens. [...] Le pouvoir politique, dans cette hypothèse, aurait pour rôle de réinscrire perpétuellement ce rapport de force, par une sorte de guerre silencieuse, et de le réinscrire dans les institutions, dans les inégalités économiques, dans le langage, jusque dans les corps des uns et des autres. »
Foucault
« Est idéologique tout système d’idées produit comme effet d’une situation initialement condamnée à méconnaître son rapport réel au réel »
Canguilhem
« L’idéologie dominante est ce qui transforme [le] pouvoir violent en pouvoir consenti et le rapport de force en consentement libre et coutumier »
Althusser
« Le fondement de la critique irréligieuse est celui-ci : L’homme fait la religion, ce n’est pas la religion qui fait l’homme. La religion est en réalité la conscience et le sentiment propre de l’homme qui, ou bien ne s’est pas encore trouvé, ou bien s’est déjà reperdu. Mais l’homme n’est pas un être abstrait, extérieur au monde réel. L’homme, c’est le monde de l’homme, l’État, la société. Cet État, cette société produisent la religion, une conscience inversée du monde, parce qu’ils constituent eux mêmes un monde inversé. [...] La misère religieuse est, d’une part, l’expression de la misère réelle, et, d’autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit. C’est l’opium du peuple. Le véritable bonheur du peuple exige que la religion soit supprimée en tant que bonheur illusoire du peuple. Exiger qu’il soit renoncé aux illusions concernant notre propre situation, c’est exiger qu’il soit renoncé à une situation qui a besoin d’illusions. La critique de la religion est donc, en germe, la critique de cette vallée de larmes, dont la religion est l’auréole. »
Marx
. « La production des idées, des représentations et de la conscience est d’abord directement et intimement mêlée à l’activité matérielle et au commerce matériel des hommes, elle est le langage de la vie réelle. Les représentations, la pensée, le commerce intellectuel des hommes apparaissent ici encore comme l’émanation directe de leur comportement matériel. Il en va de même de la production intellectuelle telle qu’elle se présente dans la langue de la politique, celle des lois, de la morale, de la religion, de la métaphysique, etc. de tout un peuple. Ce sont les hommes qui sont les producteurs de leurs représentations, de leurs idées, etc., mais les hommes réels, agissants, tels qu’ils sont conditionnés par un développement déterminé de leurs forces productives et des rapports qui y correspondent, y compris les formes les plus larges que ceux-ci peuvent prendre. La conscience ne peut jamais être autre chose que l’être conscient et l’être des hommes est leur processus de vie réel. Et si, dans toute l’idéologie, les hommes et leurs rapports nous apparaissent placés la tête en bas comme dans une camera obscura, ce phénomène découle de leur processus de vie historique, absolument comme le renversement des objets sur la rétine découle de son processus de vie directement physique. [...] Même les fantasmagories dans le cerveau humain sont des sublimations résultant nécessairement du processus de leur vie matérielle que l’on peut constater empiriquement et qui repose sur des bases matérielles. De ce fait, la morale, la religion, la métaphysique et tout le reste de l’idéologie, ainsi que les formes de conscience qui leur correspondent, perdent aussitôt toute apparence d’autonomie. Elles n’ont pas d’histoire, elles n’ont pas de développement ; ce sont au contraire les hommes qui, en développant leur production matérielle et leurs rapports matériels, transforment, avec cette réalité qui leur est propre, et leur pensée et les produits de leur pensée. Ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience. »
Marx et Engels
« Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général. Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience. [...] Pas plus qu’on ne juge un individu sur l’idée qu’il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de bouleversement sur sa conscience de soi ; il faut, au contraire, expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives sociales et les rapports de production. Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s’y substituent avant que les conditions d’existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société. C’est pourquoi l’humanité ne se pose jamais que des problèmes qu’elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours, que le problème luimême ne surgit que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou du moins sont en voie de devenir. »
Marx
« Camille Desmoulins, Danton, Robespierre, Saint-Just, Napoléon, les héros, de même que les partis et la masse de la première Révolution française [...] trouvèrent dans les traditions strictement classiques de la République romaine les idéaux et les formes d’art, les illusions dont ils avaient besoin pour se dissimuler à eux-mêmes le contenu Maïssane Rahimi étroitement bourgeois de leurs luttes et pour maintenir leur enthousiasme au niveau de la grande tragédie historique. »
Marx
« L’idéologie est un processus que le soi-disant penseur accomplit sans doute consciemment, mais avec une conscience fausse. Les forces motrices véritables qui le mettent en mouvement lui restent inconnues, sinon ce ne serait point un processus idéologique. Aussi s’imagine-t-il des forces motrices fausses ou apparentes. Du fait que c’est un processus intellectuel, il en déduit et le contenu et la forme de la pensée pure, que ce soit sa propre pensée, ou celle de ses prédécesseurs. »
Engels
« Concevons une chose très simple : une pierre par exemple reçoit d’une cause extérieure qui la pousse, une certaine quantité de mouvements et, l’impulsion de la cause extérieure venant à cesser, elle continuera à se mouvoir nécessairement. [...] Concevez maintenant, si vous voulez bien, que la pierre, tandis qu’elle continue de se mouvoir, pense et sache qu’elle fait effort, autant qu’elle peut, pour se mouvoir. Cette pierre assurément, puisqu’elle a conscience de son effort seulement et qu’elle n’est en aucune façon indifférente, croira qu’elle est très libre et qu’elle ne persévère dans son mouvement que parce qu’elle le veut. Telle est cette liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appétits et ignorent les causes qui les déterminent. Un enfant croit librement appéter le lait, un jeune garçon irrité vouloir se venger et, s’il est poltron, vouloir fuir. Un ivrogne croit dire par un libre décret de son âme ce qu’ensuite, revenu à la sobriété, il aurait voulu taire. De même un délirant, un bavard, et bien d’autres de même farine, croient agir par un libre décret de l’âme et non se laisser contraindre. »
Spinoza
« Les pensées de la classe dominante sont aussi à toutes les époques, les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle. »
Marx et Engels
« L’idéologie représente le rapport imaginaire des individus à leurs conditions réelles d’existence. [...] Ce n’est pas leurs conditions d’existence réelles, leur monde réel, que les “hommes” “se représentent” dans l’idéologie, mais c’est avant tout leur rapport à ces conditions d’existence qui leur y est représenté. C’est ce rapport qui est au centre de toute représentation idéologique, donc imaginaire du monde réel. C’est dans ce rapport que se trouve contenue la “cause” qui doit rendre compte de la déformation imaginaire de la représentation idéologique du monde réel. [...] L’idéologie a une existence matérielle. [...] Une idéologie existe toujours dans un appareil, et sa pratique, ou ses pratiques. Cette existence est matérielle. [...] Ces pratiques sont réglées par des rituels dans lesquels ces pratiques s’inscrivent, au sein de l’existence matérielle d’un appareil idéologique, fût-ce d’une toute petite partie de cet appareil : une petite messe dans une petite église, un enterrement, un petit match dans une société sportive, une journée de classe dans une école, une réunion ou un meeting d’un parti politique, etc. Nous devons d’ailleurs à la « dialectique » défensive de Pascal la merveilleuse formule qui va nous permettre de renverser l’ordre du schéma notionnel de l’idéologie. Pascal dit à peu près : “Mettez-vous a genoux, remuez les lèvres de la prière, et vous croirez”. [...] Nous dirons donc, à ne considérer qu’un sujet (tel individu), que l’existence des idées de sa croyance est matérielle, en ce que ses idées sont ses actes matériels insérés dans des pratiques matérielles, réglées par des rituels matériels euxmêmes définis par l’appareil idéologique matériel dont relèvent les idées de ce sujet. Naturellement, les quatre adjectifs “matériels” inscrits dans notre proposition doivent être affectés de modalités différentes : la matérialité d’un déplacement pour aller à la messe, d’un agenouillement, d’un geste de signe de croix ou de mea culpa, d’une phrase, d’une prière, d’une contrition, d’une pénitence, d’un regard, d’une poignée de main, d’un discours verbal externe ou d’un discours verbal “interne” (la conscience), n’étant pas une seule et même matérialité. »
Althusser
« Toute pratique, même scientifique, s’accomplit sous une idéologie »
Althusser
« Comme la philosophie implique prise de parti, la philosophie marxiste prend parti dans la lutte de classe philosophique. [...] Elle [...] ne prend pas les sciences dites humaines, qui ne sont que les formations théoriques de l’idéologie bourgeoise, pour des sciences. »
Althusser
« la philosophie n’est, dans la théorie, que la délégation de la lutte des classes économique, politique et idéologique ; elle est à ce titre, en dernière instance, “lutte de classes dans la théorie”. » « La “justesse” de la philosophie du prolétariat échappe à la subjectivité parce qu’elle sous le contrôle d’une science objective, la science des lois de la lutte de classes. »
Althusser
. « Les communistes poursuivent, dans leur pratique politique, la fin de toute politique, y compris de toute démocratie, forcément limitée par ses règles. C’est qu’ils savent que, qu’elle le veuille ou non, toute politique est liée à l’Etat, et que l’Etat n’est rien d’autre que la machine de domination de la classe exploiteuse [...] Les communistes agissent donc politiquement pour que la politique prenne fin. Ils se servent de la politique, de lutte des classes, pour qu’un jour prennent fin la politique et la lutte des classes. »
Althusser
« Tous les concepts, notions et vocables politiques ont un sens polémique ; ils visent un antagonisme concret, ils sont liés à une situation concrète dont la logique ultime est une configuration ami-ennemi (se manifestant sous forme de guerre ou de révolution) et l’absence d’une telle situation en fait des abstractions vides et sans vie. »
Schmitt
« Un savoir intègre n’est jamais polémique, sauf par accident. »
Strauss
« C’est dans le sérieux de la question de la justice que le politique trouve sa justification. »
Strauss
« Le polémiste, lui, s’avance bardé de privilèges qu’il détient d’avance et que jamais il n’accepte de remettre en question. Il possède, par principe, les droits qui l’autorisent à la guerre et qui font de cette lutte une entreprise juste ; il n’a pas en face de lui un partenaire dans la recherche de la vérité, mais un adversaire, un ennemi qui a tort, qui est nuisible et dont l’existence même constitue une menace. Le jeu pour lui ne consiste donc pas à le reconnaître comme sujet ayant droit à la parole, mais à l’annuler comme interlocuteur de tout dialogue possible, et son objectif final ne sera pas d’approcher autant qu’il se peut d’une difficile vérité, mais de faire triompher la juste cause dont il est depuis le début le porteur manifeste. Il faudra peut-être un jour faire la longue histoire de la polémique comme figure parasitaire de la discussion et obstacle à la recherche de la vérité. »
Foucault
« L’humanité ne progresse pas lentement de combat en combat jusqu’à une réciprocité universelle, où les règles se substitueront, pour toujours, à la guerre ; elle installe chacune de ces violences dans un système de règles, et va ainsi de domination en domination »
Foucault
« La fin du politique, ce serait la dernière bataille, c’est-à-dire que la dernière bataille suspendrait enfin, et enfin seulement, l’exercice du pouvoir comme guerre continuée »
Foucault
« Je crois que ces deux notions de “répression” et de “guerre” doivent être considérablement modifiées, sinon peut- être, à la limite, abandonnées. »
Foucault
« J’ai longtemps cherché à savoir s’il serait possible de caractériser l’histoire de la pensée en la distinguant de l’histoire des idées c’est-à-dire de l’analyse des systèmes de représentations — et de l’histoire des mentalités — c’est-à-dire de l’analyse des attitudes et des schémas de comportement. Il m’a semblé qu’il y avait un élément qui était de nature à caractériser l’histoire de la pensée : c’était ce qu’on pourrait appeler les problèmes ou plus exactement les problématisations. Ce qui distingue la pensée, c’est qu’elle est tout autre chose que l’ensemble des représentations qui sous-tendent un comportement ; elle est tout autre chose aussi que le domaine des attitudes qui peuvent le déterminer. La pensée n’est pas ce qui habite une conduite et lui donne un sens ; elle est plutôt ce qui permet de prendre du recul par rapport à cette manière de faire ou de réagir, de se la donner comme objet de pensée et de l’interroger sur son sens, ses conditions et ses fins. La pensée, c’est la liberté par rapport à ce qu’on fait, le mouvement par lequel on s’en détache, on le constitue comme objet et on le réfléchit comme problème. Dire que l’étude de la pensée, c’est l’analyse d’une liberté ne veut pas dire qu’on a affaire à un système formel qui n’aurait de référence qu’à lui-même. En fait, pour qu’un domaine d’action, pour qu’un comportement entre dans le champ de la pensée, il faut qu’un certain nombre de facteurs l’aient rendu incertain, lui aient fait perdre sa familiarité, ou aient suscité autour de lui un certain nombre de difficultés. Ces éléments relèvent de processus sociaux, économiques, ou politiques. Mais ils ne jouent là qu’un rôle d’incitation. Ils peuvent exister et exercer leur action pendant très longtemps, avant qu’il y ait problématisation effective par la pensée. Et celle-ci, lorsqu’elle intervient, ne prend pas une forme unique qui serait le résultat direct ou l’expression nécessaire de ces difficultés ; elle est une réponse originale ou spécifique souvent multiforme, parfois même contradictoire dans ses différents aspects, à ces difficultés qui sont définies pour elle par une situation ou un contexte et qui valent comme une question possible. »
Foucault
« Ce que je voudrais faire maintenant, ça serait quelque chose que j’appellerais une “histoire de la gouvernementalité”. Par ce mot de “gouvernementalité”, [...] j’entends l’ensemble constitué par les institutions, les procédures, analyses et réflexions, les calculs et les tactiques qui permettent d’exercer cette forme bien spécifique, bien que complexe, de pouvoir, qui a pour cible principale la population, pour forme majeure de savoir l’économie politique, pour instrument technique essentiel les dispositifs de sécurité. Deuxièmement, par “gouvernementalité”, j’entends la tendance, la ligne de force qui, dans tout l’Occident, n’a pas cessé de conduire, et depuis fort longtemps, vers la prééminence de ce type de pouvoir qu’on peut appeler le “gouvernement” sur tous les autres : souveraineté, discipline ; ce qui a amené, d’une part, le développement de toute une série d’appareils spécifiques de gouvernement et, d’autre part, le développement de toute une série de savoirs. Enfin, par gouvernementalité, je crois qu’il faudrait entendre le processus ou, plutôt, le résultat du processus par lequel l’État de justice du Moyen Âge, devenu aux XVe et XVIe siècles État administratif, s’est trouvé petit à petit “gouvernementalisé”. »
Foucault
. « Dans les démocraties, le peuple parait faire ce qu’il veut ; mais la liberté politique ne consiste point à faire ce que l’on veut. Dans un État, c’est-à-dire dans une société où il y a des lois, la liberté ne peut consister qu’à pouvoir faire ce que l’on doit vouloir, et à n’être point contraint de faire ce que l’on ne doit pas vouloir. Il faut se mettre dans l’esprit ce que c’est que l’indépendance, et ce que c’est que la liberté. La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent. »
Montesquieu
« Qui le dirait ! La vertu même a besoin de limites. Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. Une constitution peut être telle que personne ne sera contraint de faire les choses auxquelles la loi ne l’oblige pas, et à ne point faire celles que la loi lui permet. »
Montesquieu
. « La liberté politique, dans un citoyen, est cette tranquillité d’esprit qui provient de l’opinion que chacun a de sa sûreté ; et pour qu’on ait cette liberté, il faut que le gouvernement soit tel qu’un citoyen ne puisse pas craindre un autre citoyen. Lorsque dans la même personne ou dans le même corps de magistrature, la puissance législative est réunie à la puissance exécutrice, il n’y a point de liberté ; parce qu’on peut craindre que le même monarque ou le même sénat ne fasse des lois tyranniques pour les exécuter tyranniquement. Il n’y a point encore de liberté si la puissance de juger n’est pas séparée de la puissance législative et de l’exécutrice. Si elle était jointe à la puissance législative, le pouvoir sur la vie et la liberté des citoyens serait arbitraire : car le juge serait législateur. Si elle était jointe à la puissance exécutrice, le juge pourrait avoir la force d’un oppresseur. Tout serait perdu si le même homme, ou le même corps des principaux, ou des nobles, ou du peuple, exerçaient ces trois pouvoirs : celui de faire des lois, celui d’exécuter les résolutions publiques et celui de juger les crimes ou les différends des particuliers. »
Montesquieu
« Le but des anciens était le partage du pouvoir social entre tous les citoyens d’une même patrie : c’était là ce qu’ils nommaient liberté. Le but des modernes est la sécurité dans les jouissances privées ; et ils nomment liberté les garanties accordées par les institutions à ces jouissances. »
Constant
« Nous ne pouvons plus jouir de la liberté des anciens, qui se composait de la participation active et constante au pouvoir collectif. Notre liberté à nous doit se composer de la jouissance paisible de l’indépendance privée. »
Constant
« Celle-ci consistait à exercer collectivement, mais directement, plusieurs parties de la souveraineté toute entière, à délibérer, sur la place publique, de la guerre et de la paix, à conclure avec les étrangers des traités d’alliance, à voter les lois, à prononcer les jugements, à examiner les comptes, les actes, la gestion des magistrats, à les faire comparaître devant tout le peuple, à les mettre en accusation, à les condamner ou à les absoudre ; mais en même temps que c’était là ce que les anciens nommaient liberté, ils admettaient comme compatible avec cette liberté collective l’assujettissement complet de l’individu à l’autorité. [...] Rien n’est accordé à l’indépendance individuelle, ni sous le rapport des opinions, ni sous celui de l’industrie, ni surtout sous le rapport de la religion. La faculté de choisir son culte, faculté que nous regardons comme l’un de nos droits les plus précieux, aurait paru aux anciens un crime et un sacrilège. »
Constant
« Ainsi chez les anciens, l’individu, souverain presque habituellement dans les affaires publiques, est esclave dans tous les rapports privés. »
Constant
« L’indépendance individuelle est le premier besoin des modernes : en conséquence, il ne faut jamais leur en demander le sacrifice pour établir la liberté politique. »
Constant
« Chez les modernes, au contraire, l’individu, indépendant dans sa vie privée, n’est même dans les États les plus libres, souverain qu’en apparence. Sa souveraineté est restreinte, presque toujours suspendue ; et si, à des époques fixes, mais rares, durant lesquelles il est encore entouré de précautions et d’entraves, il exerce cette souveraineté, ce n’est jamais que pour l’abdiquer. »
Constant
« Le système représentatif n’est autre chose qu’une organisation à l’aide de laquelle une nation se décharge sur quelques individus de ce qu’elle ne peut ou ne veut pas faire elle-même. Les individus pauvres font eux-mêmes leurs affaires : les hommes riches prennent des intendants. C’est l’histoire des nations anciennes et des nations modernes. »
Constant
« La liberté individuelle, je le répète, voilà la véritable liberté moderne. La liberté politique en est la garantie; la liberté politique est par conséquent indispensable. »
Constant
« Prions l’autorité de rester dans ses limites ; qu’elle se borne à être juste. Nous nous chargerons d’être heureux. Pourrions-nous l’être par des jouissances, si ces jouissances étaient séparées des garanties ? Et où trouverions-nous ces garanties, si nous renoncions à la liberté politique ? »
Constant
« La part que dans l’antiquité chacun prenait à la souveraineté nationale n’était point, comme de nos jours, une supposition abstraite. La volonté de chacun avait une influence réelle : l’exercice de cette volonté était un plaisir vif et répété. En conséquence, les anciens étaient disposés à faire beaucoup de sacrifices pour la conservation de leurs droits politiques et de leur part dans l’administration de l’État. Chacun sentant avec orgueil tout ce que valait son suffrage, trouvait dans cette conscience de son importance personnelle, un ample dédommagement. Ce dédommagement n’existe plus aujourd’hui pour nous. Perdu dans la multitude, l’individu n’aperçoit presque jamais l’influence qu’il exerce. Jamais sa volonté ne s’empreint sur l’ensemble, rien ne constate à ses propres yeux sa coopération. L’exercice des droits politiques ne nous offre donc plus qu’une partie des jouissances que les anciens y trouvaient, et en même temps les progrès de la civilisation, la tendance commerciale de l’époque, la communication des peuples entre eux, ont multiplié et varié à l’infini les moyens de bonheur particulier. Il s’ensuit que nous devons être bien plus attachés que les anciens à notre indépendance individuelle ; car les anciens, lorsqu’ils sacrifiaient cette indépendance aux droits politiques, sacrifiaient moins pour obtenir plus ; tandis qu’en faisant le même sacrifice, nous donnerions plus pour obtenir moins. »
Constant
« Vous voyez, Messieurs, que mes observations ne tendent nullement à diminuer le prix de la liberté politique. [...] Ce n’est point à la liberté politique que je veux renoncer ; c’est la liberté civile que je réclame, avec d’autres formes de liberté politique. Les gouvernements n’ont pas plus qu’autrefois le droit de s’arroger un pouvoir illégitime. Mais les gouvernements qui partent d’une source légitime ont de moins qu’autrefois le droit d’exercer sur les individus une suprématie arbitraire. Nous possédons encore aujourd’hui les droits que nous eûmes de tout temps, ces droits éternels à consentir les lois, à délibérer sur nos intérêts, à être partie intégrante du corps social dont nous sommes membres. »
Constant
« Car, de ce que la liberté moderne diffère de la liberté antique, il s’ensuit qu’elle est aussi menacée d’un danger d’espèce différente. Le danger de la liberté antique était qu’attentifs uniquement à s’assurer le partage du pouvoir social, les hommes ne fissent trop bon marché des droits et des jouissances individuelles. Le danger de la liberté moderne, c’est qu’absorbés dans la jouissance de notre indépendance privée, et dans la poursuite de nos intérêts particuliers, nous ne renoncions trop facilement à notre droit de partage dans le pouvoir politique. »
Constant
« Ce que, de nos jours, un Anglais, un Français, un habitant des États-Unis de l’Amérique, entendent par le mot de liberté. C’est pour chacun le droit de n’être soumis qu’aux lois, de ne pouvoir être ni arrêté, ni détenu, ni mis à mort, ni maltraité d’aucune manière, par l’effet de la volonté arbitraire d’un ou de plusieurs individus. C’est pour chacun le droit de dire son opinion, de choisir son industrie, et de l’exercer, de disposer de sa propriété, d’en abuser même ; d’aller, de venir sans en obtenir la permission, et sans rendre compte de ses motifs ou de ses démarches. C’est, pour chacun, le droit de se réunir à d’autres individus, soit pour conférer sur ses intérêts, soit pour professer le culte que lui et ses associés préfèrent, soit simplement pour remplir ses jours ou ses heures d’une manière plus conforme à ses inclinations, à ses fantaisies. Enfin, c’est le droit, pour chacun, d’influer sur l’administration du Gouvernement, soit par la nomination de tous ou de certains fonctionnaires, soit par des représentations, des pétitions, des demandes, que l’autorité est plus ou moins obligée de prendre en considération. »
Constant
« Les peuples qui, dans le but de jouir de la liberté qui leur convient, recourent au système représentatif, doivent exercer une surveillance active et constante sur leurs représentants, et se réserver, à des époques qui ne soient pas séparées par de trop longs intervalles, le droit de les écarter s’ils ont trompé leurs vœux, et de révoquer les pouvoirs dont ils auraient abusé. »
Constant
« D’ailleurs, Messieurs, est-il donc si vrai que le bonheur, de quelque genre qu’il puisse être, soit le but unique de l’espèce humaine ? [...] Non, Messieurs, j’en atteste cette partie meilleure de notre nature, cette noble inquiétude qui nous poursuit et qui nous tourmente, cette ardeur d’étendre nos lumières et de développer nos facultés ; ce n’est pas au bonheur seul, c’est au perfectionnement que notre destin nous appelle ; et la liberté politique est le plus puissant, le plus énergique moyen de perfectionnement que le ciel nous ait donné. La liberté politique soumettant à tous les citoyens, sans exception, l’examen et l’étude de leurs intérêts les plus sacrés, agrandit leur esprit, anoblit leurs pensées, établit, entre eux tous une sorte d’égalité intellectuelle qui fait la gloire et la puissance d’un peuple. Aussi, voyez comme une nation grandit à la première institution qui lui rend l’exercice régulier de la liberté politique. »
Constant
« Loin donc, Messieurs, de renoncer à aucune des deux espèces de liberté dont je vous ai parlé, il faut, je l’ai démontré, apprendre à les combiner l’une avec l’autre. »
Constant
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